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EN N A

44, Rue de la Tour. PARIS

Centre de Documentation

JOURNAL

DE

MARIE BiÀSHKIRTSEFF i

PARIS. L. MARETHEUX, IMP., 1, RUE CASSETTE.

D'après la pkotog. Wal ery.

JOURNAL

DE

ËNNA

44, Rue de la Tour. PARI

Centre de Documentatic

AVEC UN PORTRAIT

général;

TOME PREMIER

DOUZIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11

1903

A LA MÉMOIRE DE MARIE BASHKIRTSEFF (après la lecture db son journal)

La mort n'est qu'un vain mot. La substance éternelle De ceux que nous pleurons flotte éparse dans l'air ; Son, couleur ou parfum, une forme nouvelle Evoque à chaque instant Vêtre qui nous est cher.

Entre les hauts talus d'une châtaigneraie, Ce matin, deux enfants se tenant par la main, Et plus loin une fille assise sous la haie, Uœil tourné vers la fuite ombreuse du chemin;

Le ciel d'azur, la mer aux couleurs d'améthyste, Les champs silencieux et la plage en émoi; Tout, 6 Marie, ardente et merveilleuse artiste, M'a rappelé ton œuvre et reparlé de toi.

Ton altière raison, ta grâce ensorcelante, Ton esprit, sur lesquels un nimbe de beauté Brillait comme la fleur au sommet de la plante, Tout cela reste entier % par la mort resjpecté.

M. S. #

i JOURNAL

Non, non, toi qui trempais aux sources de la Vie Ta lèvre impatiente avec tant de candeur. Le néant ne (a pas aveuglément ravie A ce monde y qui fut le souci de ton cœur.

Tu promenais partout ta hautaine espérance Dans un rêve brûlant de gloire et d'action, Et tour à tour Paris, Naples, Rome et Florence Chauffaient à leur foyer ta jeune ambition.

Le rude froissement des passions humaines Te meurtrissait le cœur jusqu'à l'ensanglanter, Tu n'en sentais pas moins bouillonner dans tes veinet Un désir obstiné de vivre et de lutter.

Un jour tu (arrêtas, non pas craintive ou lasse, Mais afin d'incarner dans la réalité, Par delà ce qui meurt, par delà ce qui passe, Tes beaux rêves d'art pur et de sincérité.

Et tu créas ton œuvre, humaine, simple et vraie, Ai/ant ce naturel qui seul peut nous toucher, Belle de la beauté des roses de la haie Et de la source vive au sortir du rocher.

Le monde saluait déjà ta jeune étoile, Et, tandis que ta gloire et ton nom célébrés Montaient, VAnge de mort (emporta sous son voile Dans le linceul soyeux de tes cheveux dorés.

Ta forme a disparu, mais ton âme d'artiste, Tes tableaux imprégnés de la splendeur du Beau,

DE MARIE BASUKIRTSEFF. S

Le plus grand, le meilleur de toi-même subsisté; Il demeure avec nous en dépil du tombeau.

Non, la mort nfest quun mot. Je te sens si vivante. En lisant ces feuillets se posa ta main, Qu il me semble te voir, dans la grâce mouvante De tes longs vêtements, passer sur le chemin...

Tu m'apparais de gloire et de clarté vêtue. Au travers de ton œuvre, ainsi dans l'avenir Les foules te verront, blanche et pure statue, Te dresser, radieuse, au fond du souvenir.

André Theuriet.

S&i*t-Enogat, septembre 1881

PRÉFACE

À quoi bon mentir et poser? Oui, il est évident que j'ai le désir, sinon l'espoir, de rester sur cette terre, par quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune, j'espère rester comme une grande artiste; mais si je meurs jeune, je veux laisser publier mon journal qui ne peut pas être autre chose qu'intéressant. Mais puisque je parle de publicité, cette idée qu'on me lira a peut- être gâté, c'est-à-dire anéanti, le seul mérite d'un tel livre? Eh bien, nonl D'abord j'ai écrit très longtemps sans songer à être lue, et ensuite c'est justement parce que j'espère être lue que je suis absolument sincère. Si ce livre n'est pas l'exacte, l'absolue, la stricte vérité, il n'a pas raison d'être. Non seulement je dis tout le temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître ridicule ou désavantageux pour moi. Du reste, je me

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crois trop admirable pour me censurer. Vous pouvez donc être certains, charitables lecteurs, que je m'étale dans ces pages tout entière. Moi comme intérêt, c'est peut-être mince pour vous, mais ne pensez pas que c'est moi, pensez que c'est un être humain qui vous raconte toutes ses impressions depuis l'enfance. C'est très inté- ressant comme document humain. Demandez* à M. Zola et même à M. de Goncourt, et même à MaupassantI Mon journal commence à douze ans et ne signifie quelque chose qu'à quinze ou seize ans. Donc il y a une lacune à remplir et je vais faire une espèce de préface qui permettra de comprendre ce monument littéraire et humain.

Là, supposez que je suis illustre. Nous commen- çons :

Je suis née le 11 novembre 1860. C'est épouvantable rien que de récrire. Mais je me console en pensant que je n'aurai certainement plus d'âge lorsque vous me lirez.

Mon père était le fils du général Paul Grégorievitch Bashkirtseff, d'une noblesse de province, brave, tenace, dur et même féroce. Mon aïeul a été nommé au grade de général après la guerre de Crimée, je crois. Il a épousé une jeune fille, fille adoptive d'un très grand seigneur; elle mourut à trente-huit ans, en lais- sant cinq enfants : mon père et quatre sœurs.

Maman s'est mariée à vingt et un ans, après avoir

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dédaigné de très beaux partis. Maman est une demoi- selle Babanine. Du côté des Babanine nous sommes de vieille noblesse de province, et grand-papa s'est toujours vanté d'être d'origine Tartare,de la première invasion. Baba Nina sont des mots tartars, moi je m'en moque... Grand-papa était le contemporain de Ler- montofî, Poushkine, etc. Il a été Byronien, poète, militaire, lettré. Il a été au Caucase... Il s'est marié très jeune à mademoiselle Julie Cornélius, âgée de quinze ans, très douce et jolie. Ils ont eu neuf enfants, excusez du peu I

Après deux ans de mariage, maman alla vivre chez ses parents avec ses deux enfants. Moi, j'étais toujours avec grand'maman qui m'idolâtrait. Avec grand'ma- man, il y avait pour m'adorer ma tante, lorsque ma- man ne remmenait pas avec elle. Ma tante plus jeune que maman, mais pas jolie, sacrifiée et se sacrifiant à tout le monde.

En 1870, au mois de mai, nous sommes parties pour l'étranger. Le rêve si longtemps caressé par maman s'est accompli. A Vienne, on resta un mois, se grisant de nouveautés, de beaux magasins et de théâtres. On arriva à Baden-Baden au mois de juin, en pleine saison, en plein luxe, en plein Paris. Voici combien nous étions : Grand-papa, maman, ma tante RomanofT, Dinf, (ma cousine germaine), Paul et moi, et nous avion j avec nous un docteur, cet angélique, incomparable

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Lucien Walitsky. Il était Polonais, sans patriotisme exagéré, une bonne nature, très câlin, qui se dépensait en charges d'atelier. A Achtirka il était médecin du district. Il étai* à l'Université avec le frère de maman et fut de tout temps de ia maison. Au moment du dé- part pour l'étranger, il fallait un médecin pour grand papa et on emmena Walitsky. C'est à Bade que j'ai compris le monde et l'élégance et que je fus torturée de vanité...

Mais je n'ai pas assez parlé de la Russie et de moi, c'est le principal. Selon l'usage des familles nobles habitant la campagne, j'eus deux institutrices, une russe et l'autre française. La première (russe), dont j'ai gardé la mémoire, était une Mme Melnikoff, une femme du monde, instruite, romanesque et séparée de son mari, se faisant institutrice par coup de tète après la lecture de nombreux romans. Ce fut une amie pour la maison. On la traita en égale. Tous les hommes lui faisaient la cour, et elle s'enfuit un beau matin, après je ne sais quelle histoire romanesque. On est très romanesque en Russie Elle aurait pu dire adieu et partir tout naturellement, mais le caractère slave, greffé de civilisation française et de lectures romanes- ques, est une drôle de machine. En femme malheu- reuse, cette dame a tout de suite adoré la petite fille qui lui était confiée. Moi, je lui ai rendu son adoration par esprit de pose, déjà. Et ma famille gobe use et po-

DE MARIE BASHKIRTSEFF. 9

seuse a cru que ce départ devait me rendre malade; on me regardait ce jour-là avec compassion, et je crois même que grand'maman a fait faire un potage exprès, un potage de malade. Je me sentais devenir toute pâle devant ce déploiement de sensibilité. J'étais, du reste, assez chétive, grêle et pas jolie. Ce qui n'empêchait pas tout le monde de me considérer comme un être qui devait fatalement, absolument, devenir un jour ce qu'il y a de plus beau, de plus brillant et de plus magnifique. Maman alla chez un juif qui disait la bonne aventure :

Tu as deux enfants, lui dit-il, le fils sera comme tout le monde, mais la fille sera une étoile!...

Un soir, au théâtre, un monsieur me dit en riant :

Montrez vos mains, mademoiselle... Oh! à la façon dont elle est gantée, il n'y a pas à en douter, elle sera terriblement coquette.

J'en restai toute fière. Depuis que je pense, depuis l'âge de trois ans (j'ai tété jusqu'à trois ans et demi), j'ai eu des aspirations vers je ne sais quelles gran- deurs. Mes poupées étaient toujours des reines ou des rois; tout ce que je pensais et tout ce qu'on disait au- tour de maman semblait toujours se rapporter à ces grandeurs qui devaient infailliblement venir.

A cinq ans, je m'habillais avec des dentelles à ma- man, des fleurs dans les cheveux, et j'allais danser au salon. J'étais la grande danseuse Petipa, et toute la maison était à me regarder. Paul n'étail presque

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rien, et Dina ne me portait pas ombrage, bien que fille du bien-aimé Georges. Encore une histoire. Lorsque Dina vint au monde, grand'maman alla la prendre sans cérémonie h sa mère et la garda toujours. C'était avant ma naissance à moi.

Après Mme Melnikoff, j'eus pour gouvernante Mlle So- phie DolgikofF, âgée de seize ans. Sainte Russie 1 1 Et une autre, française, qu'on appelait Mme Brenne, qui portait une coiffure à la mode du temps de la Restau- ration, avait des yeux bleu pâle et semblait très triste, avec ses cinquante ans et sa phtisie. Je l'aimais beau- coup. Elle me faisait dessiner. J'ai dessiné, avec elle, une petite église au trait. Du reste, je dessinais sou- vent; pendant que les grands faisaient leur partie de cartes, je venais dessiner sur le tapis vert.

Mme Brenne est morte en 1868, en Crimée.— La petite Russe, traitée en enfant de la maison, a été sur le point de se marier avec un jeune homme que le docteur avait amené et qui était connu par ses échecs matri- moniaux. Cette fois, tout semblait marcher à ravir, lorsque, un soir, en entrant dans sa chambre, je vois Mlle Sophie qui pleurait comme une perdue, le nez dans ses coussins. Tout le monde est arrivé.

Quoi, qu'y a-t-il?

Enfin, après bien des larmes et des sanglots, la pauvre enfant finit par dire qu'elle ne pourrait jamais, non, jamais I... Et des pleursl

DE MARIE BASHKIRTSEFF. il

Mais pourquoi?

Parce que... parce que je ne puis pas m'habituer à sa figure!

Le fiance' entendait tout cela du salon. Une heure après, il bouclait sa, malle en l'arrosant de larmes et partait. C'était le dix-septième mariage manque'.

Je me rappelle si bien ce : « Je ne puis pas réha- bituer à sa figure ! » ça partait tellement du cœur, ,queje compris alors, même très bien, que ce serait vraiment horrible d'épouser un homme à la figure duquel on ne peut s'habituer.

Tout ça nous ramène à Bade en 1870. La guerre étant déclarée, nous avons filé sur Genève, moi le cœur rempli d'amertume et de projets de revanche. Tous les jours avant de me coucher, je récitais tout bas cette prière supplémentaire :

Mon Dieu, faites que je n'aie jamais la petite vé- role, que je sois jolie, que j'aie une belle voix, que je sois heureuse en ménage et que maman vive long- temps!

A Genève, nous avons logé à l'hôtel de la Couronne, au bord du lac. On m'a donné un professeur de des- sin qui a apporté des modèles à. copier : des petiti chalets les fenêtres étaient dessinées comme des troncs d'arbres et qui ne ressemblaient pas aux vr aies fenêtres des vrais chalets. Aussi n'en ai-je pas voulu, ne comprenant pas qu'une fenêtre fût faite

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ainsi. Alors le vieux bonhomme m'a dit de copier la vue de la fenêtre, tout bonnement, d'après nature. A ce moment nous avions quitté l'hôtel de la Couronne pour loger dans une pension de famille, et le mont Blanc était en face de nous. J'ai donc copié scrupuleu- sement ce que je voyais de Genève et du lac, et ça en est resté là, je ne sais plus pourquoi. A Bade on avait eu le temps de faire faire nos portraits d'après des photographies, et ces portraits m'ont paru laids et lé- chés dans leur effort d'être jolis

Quand je serai morte, on lira ma vie que je trouve, moi, très remarquable. (Il n'aurait plus manqué qu'il en fût autrement!) Mais je hais les préfaces (elles m'ont empêchée de lire une quantité de livres excel- lents) et les avèrtissements des éditeurs. Aussi, j'ai voulu faire ma préface moi-même. On aurait pu s'en passer, si je publiais tout; mais je me borne à me prendre à douze ans, ce qui précède est trop long. Je vous donne, du reste, des aperçus suffisants dans le courant de ce journal. Je reviens en arrière souvent à propos de n'importe quoi.

Si j'allais mourir comme cela, subitement, prise d'une maladie!... Je ne saurai peut-être pas si je suis en danger; on me le cachera, et9 iprès ma mort, on fouil- lera dans mes tiroirs; on trouvera mon journal, ma famille le détruira après l'avoir lu et il ne rester* bientôt plus rien de moi, rien ... rien... rien!... C'est

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ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'am- bition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, l'ou- bli!... l'oubli... comme si je n'avais jamais existé. Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal inté- ressera les naturalistes; c'est toujours curieux, la vie d'une femme, jour par jour, sans pose, comme si per- sonne au monde ne devait jamais la lire et en même temps avec l'intention d'être lue; car je suis bien sûre qu'on me trouvera sympathique... et«je dis tout, tout, tout. Sans cela, à quoi bon? Du reste, cela se verra bien que je dis tout

Paris, mai 1884.

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DE

MARIE BASHKIRTSEFF

1873

Janvier l'âge de 12 ans). Nice, promenade des An- glais, Villa Acqua-Viva.

La tante Sophie joue, au piano, des airs petits-rus- siens, et cela m'a rappelé notre campagne, j'y suis toute transportée et quels souvenirs puis-je avoir de là, si ce n'est de la pauvre grand'maman? Les larmes me vien- nent aux yeux ; elles sont dans les yeux et vont couler à l'instant; elles coulent déjà... Pauvre grand'maman 1 Comme je suis malheureuse de ne t'avoir plus icil comme tu m'aimais, et moi aussi! mais j'étais un peu trop petite pour t'aimer comme tu le méritais! Je suis tout émue de ce souvenir. Le souvenir de grand'- maman est un souvenir respectueux, sacré, aimé, mais il n'est pas vivant. 0 mon Dieu, donne-moi du bonheur dans la vie et je serai reconnaissante. Mais, que dis-je? il me semble que je suis dans ce monde pour le bonheur: faites-moi heureuse, ô mon Dieu !

La tante Sophie joue toujours, les sons arrivent vers moi par intervalles et ils me pénètrent l'âme. Je n'apprends pas de leçons pour demain, c'est la fête de

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Sophie. 0 mon Dieu, donne-moi le duc de H...! je l'ai-

nierai et je le rendrai heureux; je serai heureuse, moi aussi, je ferai du bien aux pauvres. C'est un péché de croire qu'on peut acheter les grâces de Dieu avec les bonnes œuvres, mais je ne sais comment m'exprimer.

J'aime le ducde H... et jene puisluidire queje l'aime, et si je le lui disais même, il n'y ferait pas attention. Quand il était ici, j'avais un but pour sortir, m'habil- ler, mais maintenant!... J'allais à la terrasse dans J'attente de le voir, de loin, pour une^seconde au moins. Mon Dieu, soulage ma peine; je ne puis te prier da- vantage, entends ma prière. Ta grâce est si infinie, ta miséricorde est si grande, tu as fait tant de choses pour moi ! Cela me fait de la peine de ne pas le voir à la promenade. Sa figure s'est distinguée parmi les figures vulgaires de Nice.

Mme Howard nous a invitées hier à passer le dimanche avec ses enfants. Nous étions sur le point de partir, quand Mmo Howard est rentrée, et nous a dit qu'elle était chez maman et lui a demandé la permis- sion de nous garder jusqu'au soir. Nous restâmes, et après le dîner nous allâmes au grand salon, qui était sombre, et les filles m'ont tellement priée de chanter, elles se sont mises à genoux, les enfants de même; nous avons beaucoup ri; j'ai chanté: « Santa Lucia » « Le soleil s'est levé », et quelques roulades. Ils étaient tous tellement extasiés qu'ils se sont mis à m'embrasser affreusement : oui, c'est le mot. Si je pouvais produire le même effet sur le public, je me serais mise sur la «cène aujourd'hui même.

C'est une si grande émotion d'être admirée pour

DE MARIE BASHK1RTSEFF.

quelque chose de plus que la toilette ! Vraiment, de ces paroles admiratives des enfants, je suis toute ravie. Que serait-ce donc si j'étais admirée par d'autres?...

Je suis faite pour des triomphes et des émotions ; donc le mieux que j'ai à faire, c'est de me faire can- tatrice. Si le bon Dieu veut me conserver, fortifier et agrandir la voix, là, je puis avoir le triomphe dont j'ai soif. Là, je puis avoir la satisfaction d'être célèbre, connue, admirée ; et c'est par que je puis avoir celui que j'aime. Rester comme je suis, j'ai peu d'espoir qu'il m'aime, il ignore mon existence. Mais quand il me verra entourée de gloire et de triomphe!... Les hommes sont ambitieux... Et je puis être reçue dans le monde, parce que je ne serai pas une célébrité sortie d'un débit de tabac ou d'une rue sale. Je suis noble, je n'ai pas besoin de faire quelque chose, mes moyens me le permettent, donc j'aurai encore plus de gloire et de facilité à m'élever. Comme cela ma vie sera parfaite. Je rêve la gloire, la célébrité, être connue partout !

En paraissant sur la scène, voir ces milliers de per- sonnes qui attendent avec un battement de cœur le moment vous chanterez. Savoir, en les voyant, qu'une note de votre voix les met tous à vos pieds. Les regarder d'un regard fier (je puis tout); voilà ce que je rêve, voilà ma vie, voilà mon bonheur, voilà mon désir. Et alors, étant entourée de tout cela, Mgr le duc de H... viendra comme les autres se prosterner à mes pieds, mais il n'aura pas la même réception que les autres. Cher, tu seras ébloui de ma splendeur, et tu m'aimeras; tu verrasle triomphe dontje serai entourée, et c'est vrai, tun'es digne que d'une femme comme j'es- père l'être. Je ne suis pas laide, je suis même jolie, oui, plutôt jolie. Je suis extrêmement bien faite, comme

M. B. 2.

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une statue, j'ai d'assez beaux cheveux, j'ai une manière de coquetterie très bonne, je sais me comporter avec les hommes.

Je suis honnête, et jamais je ne donnerai un baiser à un autre homme que mon mari, et je puis me vanter de quoi ne peuvent pas toujours les petites filles de douze à quatorze ans, de n'avoir jamais été embrassée, ni d'avoir embrassé quelqu'un. Alors une jeune fille qu'il verra au plus haut point de la gloire que peut ob- tenir une femme, l'aimant d'un amour ferme depuis son enfance, étant honnête et pure, cela i'étonnera, il vou- dra m'avoir à tout prix, et m'épousera par orgueil. Mais, que dis-je ? pourquoi ne puis-je admettre qu'il peut m'aimer? Ah! oui, avec l'aide de Dieu. Dieu m'a fait trouver le moyen d'avoir celui que j'aime... Merci, 6 mon Dieu, merci 1

Vendredi 14 mars. Ce matin , j'entends un bruit de voitures dans la rue de France; je regarde et je vois le duc de H., à quatre chevaux, allant du côté de la promenade. 0 mon Dieu, s'il est ici, il prendra part eu tir aux pigeons en avril; j'irai absolument l

* *

Aujourd'hui j'ai vu encore le duc de H... Personne ne se tient comme lui; il a l'air tout à fait d!un roi quand il est dans sa voiture.

A la promenade, j'ai vu plusieurs fois G... (1) en noir; elle est belle, pas tant elle que sa coiffure ; son entourage est parfait, il n'y manque rien. Tout est

(1) La maîtresse du duc»

DE MARIE BASIIKIRTSEFF.

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distingué, riche, magnifique ; vraiment on la prendrait pour une grande dame. Il est naturel que tout cela con- tribue à sa beauté : sa maison avec des salons, des petits coins avec une lumière douce venant à travers des draperies ou des feuillages verts; elle-même coif- fée, habillée, soignée comme on ne peut mieux, assise dans un salon magnifique, comme une reine, tout est accommodé et arrangé pour la rendre le mieux possible. Il est tout naturel qu'elle plaise et qu'il l'aime. Si j'avais tout son entourage, je serais encore mieux. Je serais heureuse avec mon mari, car je ne me négli- gerais point, je me soignerais pour lui plaire comme je me soignais quand je voulais lui plaire pour la pre- mière fois. D'ailleurs, je ne comprends pas comment un homme et une femme, tant qu'ils ne sont pas ma- riés, peuvent s'aimer toujours et tachent de se plaire sans ces«*e, puis se négligent après le mariage...

Pourquoi se faire une idée qu'avec le mot mariage, tout passe cl qu'il ne reste que la froide et réservée amilié? Pourquoi profaner le mariage, en se repré- sentant la femme en papillotes, en peignoir, avec du cold-cream sur le nez et cherchant à obtenir de son mari de l'argent pour ses toilettes?...

Pourquoi la femme se négligerait-elle devant l'homme pour lequel elle doit se soigner le plus?

Je ne vois pas pourquoi on traiterait son mari en animal domestique!, et pourquoi, tant qu'on n'est pas mariée, on veut plaire à cet homme? Pourquoi ne res- terait-on pas toujours coquette avec son mari et ne le traiterait-on pas comme un étranger qui vous plaît? Avec la différence qu'à un étranger on ne doit rien permettre de trop. Est-ce que c'est parce qu'on peut s'aimer ouvertement, et parce que ce n'est pas un crime, et parce que ie mariage est béni par Dieu? Est-

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ce parce que ce qui n'est pas défendu n'est rien ? et parce qu'on ne trouve du plaisir que dans les choses défendues et cachées? Mon Dieu, cela ne doit pas être ainsi; je comprends bien autrement tout cela !

Je force ma voix pour chanter, et je l'abîme, et c'est pour cela que j'ai juré à Dieu de ne plus chanter (ser- ments que j'ai cent fois violés) jusqu'à ce que je prenne des leçons, et je l'ai prié de me purifier, agrandir et fortifier la voix. Pour m'empêcher de chanter, j'y mets une condition terrible, c'est que si je chante, je perdrai la voix. C'est affreux ; mais je ferai tout pour accomplir cette promesse.

Vendredi 30 décembre. Aujourd'hui, une robe antédiluvienne, ma petite jupe et casaque en velours noir, par-dessus, la tunique et la jaquette sans manches de Dina, cela fait très bien. Je crois que c'est parce que je sais porter la robe et que j'ai la tournure élégante, (j'avais l'air d'une petite vieille). On m'a beaucoup re- gardée. Je voudrais savoir pourquoi on me regarde, si c'est parce que je suis drôle ou jolie. Je paierais cher celui qui me dirait la vérité. J'ai envie de demander à quelqu'un un jeune homme) si je suis jolie. J'aime toujours croire aux bonnes choses et j'aime croire que c'est plutôt parce que je suis jolie. Je me trompe peut- être; mais si c'est une illusion, j'aime mieux la gar- der, parce qu'elle est flatteuse. Que voulez-vous? dans ce monde, il faut tourner les choses au mieux possi- ble? La vie est si belle et si courte 1

Je pense à ce que va faire mon frère Paul quand il sera grand. Quelle profession ? car il ne peut pas passer ea vie comme bien des gens : se promener avant, puis se jeter dans le monde de joueurs et de cocottes, fi i D'ailleurs il n'en a pas le moyen, je lui écrirai tous les

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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dimanches des lettres raisonnables, pas des conseils, non; mais en camarade. Enfin, je saurai m'y prendre, et, avec laide de Dieu, j'aurai quelque influence sur lui, car il doit être un homme.

J'étais si préoccupée que j'ai presque oublié (quelle honte!) l'absence du Duc!... il me semble qu'un si grand abîme nous sépare, surtout si nous allons en Russie, en été I On parle de cela sérieusement. Com- ment puis-je croire que je l'aurai ? Il ne pense pas à moi plus qu'à la neige de l'hiver dernier; je n'existe pas pour lui. Restant encore à Nice l'hiver, je puis espérer; mais il me semble qu'avec le départ pour la Russie toutes mes espérances s'envolent; tout ce que je croyais possible s'évanouit; je sens une douleur lente et calme qui est affreuse, je perds tout ce que je croyais possible. Je suis dans un moment de douleur le plus grand, c'est un changement de tout mon être. Comme c'est étrange ! je pensais tout à l'heure à la gaieté du tir, et maintenant j'ai les plus tristes idées imaginables dans la tête.

Je suis brisée par ces pensées. 0 mon Dieu, à la pensée qu'il ne m'aimera jamais, je meurs de douleur ! Je n'ai plus d'espoir, j'étais folle de désirer des choses aussi impossibles. Je voulais du trop beau ! Ah ! mais, non, je ne dois pas me laisser aller. Comment ! j'ose me désespérer ainsi ! N'y a-t-il pas Dieu, qui peut tout, qui nie protège?Comment, j'ose penser de cette façon? n'est- il pas partout, toujours à veiller sur nous? Lui peut tout, Lui est tout-puissant; pour Lui, il n'y a ni temps, ni distance. Je puis être au Pérou et le duc en Afrique et, s'il le veut, il nous réunira. Gomment ai-je pu admettre une minute une pensée désespérée, comment ai-je pu pour une seconde oublier sa divine bonté? Est-ce parce qu'il ie me donne pas tout de suite ce

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que je désire que j'ose le nier? Non, non, il est plus miséricordieux, il ne laissera pas ma belle âme se déchirer par des doutes criminels.

Ce matin, j'ai montré à MUe Colignon (ma gouver- nante) un charbonnier, en lui disant: Regardez comme cet homme ressemble au duc de H... Elle m'a dit en souriant: « Quelle bêtise! » Cela m'a fait un plaisir im- mense de prononcer son nom. Mais je vois que, quand on ne parle à personne de celui qu'on aime, cet amour est plus fort, tandis que si on en parle constamment (ce n'est pas mon cas) l'amour devient moins fort; c'est comme un flacon d'esprit : s'il est bouché, l'odeur est forte, tandis que s'il est ouvert, elle s'évapore. C'est justement ce qu'est mon amour, plus fort, car je n'en entends jamais parler, je n'en parle jamais moi-même, je le garde tout entier pour moi.

Je suis d'une humeur si triste ; je n'ai aucune idée positive de mon avenir, c'est-à-dire que je sais ce que je voudrais, mais je ne sais pas ce que j'aurai. Comme j'étais gaie l'hiver dernier! tout me souriait, j'avais de l'espoir. J'aime une ombre que je ne pourrai peut-être jamais avoir. Je suis désolée avec mes robes, j'en ai pleuré. Je suis allée avec ma tante chez deux coutu- rières; mais c'est mauvais. J'écrirai à Paris, je ne peux supporter les robes d'ici, cela me rend trop misérable.

« * *

Le soir, à l'église ; c'est le premier jour de notre se- maine sainte, j'ai fait mes dévotions.

Je dois dire que je n'aime pas bien des choses dans ma religion, mais ce n'est pas à moi de la réformer. Je crois en Dieu, au Christ, à la sainte Vierge, je prie

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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Dieu tous les soirs et je ne veux pas m'occuper de quelques bagatelles qui ne font rien à la vraie religion, à la vraie croyance.

Je crois en Dieu, et il est bon pour moi et il me donne plus que le nécessaire. Oh! s'il me donnait ce que je désire tant! le bon Dieu aura pitié de moi; bien que je puisse me passer de ce que je demande, je serais si heureuse si le duc faisait attention à moi et je béni- rais Dieu.

Je dois écrire son nom, car si je reste sans le dire à personne, sans même l'écrire ici, je ne pourrai plus vivre. Je craquerai, parole d'honneur! Gela soulage la peine, quand, au moins, on l'écrit.

« » *

A la promenade, je vois une voiture à volonté avec un jeune homme, grand, mince, brun ; je crois recon- naître quelqu'un. Je pousse un cri de surprise : oh I caro II. .A On me demande : qu'est-ce? et je dis que Mlle Golignon m'a marché sur le pied.

Il n'a rien de son frère; tout de même, je suis con- tente de le voir. Oh! si on faisait sa connaissance au moins, car, par lui, on pourrait connaître le duel J'aime celui-là comme mon frère, je l'aime, parce qu'il est son frère. A dîner, Walitsky dit tout à coup : « H.... » J'ai rougi, j'étais confuse, je suis allée vers l'armoire. Maman m'a reproché ce cri, en disant que ma réputation, etc., etc., que ce n'était pas bien. Je crois qu'elle devine un peu, car toutes les fois qu'on dit : « H... », je rougis, ou je sors brusquement de la cham- bre. Elle ne me gronde pas.

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On est assis dans la salle à manger à causer tran- quillement, me croyant occupée à étudier. Ils ignorent ce qui se passe en moi et ne savent pas ce que sont mes pensées maintenant. Je dois être ou la duchesse de H..., c'est ce que je désire le plus (car Dieu voit combien je l'aime), ou une célébrité sur la scène; mais cette carrière ne me sourit pas comme l'autre. C'est sans doute flatteur de recevoir les hommages du monde entier, depuis le plus petit jusqu'aux souverains de la terre, mais l'autre!... Oui, j'aurai celui que j'aime, c'est tout un autre genre et je le préfère.

Grande dame, duchesse, j'aime mieux être parmi la société que d'être la première parmi les célébrités du monde, car alors je suis dans un autre monde.

6 mai. Maman est levée et Mlle G... aussi, car elle était malade. Après la pluie, il faisait si beau, si frais et les arbres étaient si beaux , éclairés par le soleil, que je ne pouvais aller étudier, d'autant plus qu'aujour- d'hui j'ai du temps. Je suis allée au jardin, j'ai posé ma chaise près de la fontaine, j'avais un si splendide tableau, car cette fontaine est entourée de grands ar- bres; on ne voit ni le ciel, ni la terre. On voit une es- pèce de ruisseau et des rochers couverts de mousse et tout autour des arbres de différentes espèces, éclairés par le soleil. Le gazon vert, vert et mou, vraiment j'avais envie de me rouler dedans. Cela formait comme un bosquet, si frais, si mou, si vert, si beau, qu'en vain je voudrais en donner une idée, je ne le pour- rais pas. Si la villa et le jardin ne changent pas, je l'amènerai ici pour lui montrer l'endroit j'ai tant pensé à lui. Hier soir, j'ai prié Dieu, je l'ai imploré, et quand je suis arrivée au moment je demande de Étire sa connaissance, de me l'accorder, j'ai pleuré à

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genoux. Trois fois déjà il m'a entendue et m'a exaucée: la première fois, je demandais un jeu de croquet, et ma tante me l'apporta de Genève; la deuxième fois, je de- mandais son aide pour apprendre l'anglais, j'ai tant prié, tant pleuré, et mon imagination était tellement excitée qu'il m'a semblé voir une image de la Vierge dans le coin de la chambre, qui me promettait. Je pourrais même reconnaître l'image...

J'attends M11* Colignon pour la leçon depuis une heure et demie, et c'est tous les jours comme cela. Et maman me fait des reproches, et ne sait pas que j'en suis chagrinée, que je suis brûlée dans l'intérieur par- la colère, l'indignation! Mlle G... manque les leçons, elle me fait perdre mon temps.

J'ai treize ans ; si je perds le temps, que devien- drai-je?

Mon sang bout, je suis toute pâle, et par moments le sang me monte à la tête, mes joues brûlent, mon cœur bat, je ne puis rester en place, les larmes me pressent le cœur, je parviens à le« retenir, et j'en suis plus malheureuse; tout cela ruine ma santé, abîme mon caractère, me fait irritable, impatiente. Les gens qui passent tranquillement leur vie, cela se voit sur la figure, et moi qui suis à chaque instant irritée 1 c'est- à-dire que c'est toute ma vie qu'elle me vole en me vo- lant mes études.

A seize, dix-sept ans, viendront d'autres pensées, et maintenant c'est le temps pour étudier; c'est heureux quejenesois pas une petite fille enfermée dans un couvent et qui, en sortant, se jette comme une folle au milieu des plaisirs, croit à tout ce que lui disent les

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fats à la mode et, en deux mois, se trouve désillusion*

née, désappointée.

Je ne veux pas qu'on croie qu'une fois fini d'étudier, je ne ferai que danser et nThabiller ; non. Mais ayant fini les études de l'enfant, je m'occuperai sérieusement de peinture, de musique, de chant. J'ai du talent pour tout cela et beaucoup! Gomme cela soulage d'écrire 1 je suis plus calme. Non seulement tout cela nuit à ma santé, mais à mon caractère, à ma figure. Cette rou- geur qui me vient, mesjoues brûlent comme du feu, et, quand le calme revient, elles ne sont plus ni fraîches ni roses... Cette couleur qui devrait être toujours sur ma figure me fait pâle et chiffonnée, c'est la faute de Mlle C. . . , car l'agitation qu'elle cause fait cela ; j 'ai même des petits maux de tête après avoir brûlé comme cela. Maman m'accuse; elle dit que c'est ma faute si je ne parle pas anglais; comme cela m'outrage!

Je pense que s'il va lire un jour ce journal, il le trou- vera bête, et surtout mes déclarations d'amour; je les ai tant répétées, qu'elles ont perdu toute leur force.

* «

Mmb Savelieff est mourante; nous allons chez elle ; il y a deux jours qu'elle est sans connaissance et ne parle plus. Dans sa chambre, il y a la vieille Mme Paton, Je regardais le lit, et d'abord je n'ai rien vu et cherchais des yeux la malade; puis, j'ai vu sa tête, mais elle a tellement changé que d'une femme forte elle est devenue presque maigre, la bouche ouverte, les yeux voilés, la respiration difficile. On parlait à voix basse, elle ne faisait aucun signe; les médecins disent qu'elle ne sent rien; mais moi, je crois qu'elle entend tout et comprend tout autour d'elle, mais ne peut ni

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crier, ni rien dire; quand maman Ta touchée, elle a poussé un gémissement. Le vieux Savelieffnous a ren- contrées sur l'escalier et, fondant en larmes, il prit la main de maman en sanglotant, et lui dit : « Vous êtes vous-même malade, vous ne vous soignez pas, voyez* vous, pauvre! » Puis je l'ai embrassé en silence. Puis est arrivée sa. fille; elle s'est jetée sur le lit, appelant sa mère! Il y a cinq jours qu'elle est dans cet état. Voir sa mère mourir de jour en jour ! Je suis allée avec le vieux dans une autre chambre. Gomme il a vieilli en quelques jours ! Tout le monde a une consolation, sa fille a ses enfants, mais lui, seul! ayant vécu avec sa femme trente ans, c'est quelque chose! A-t-il bien ou mal vécu avec elle? mais l'habitude fait beaucoup. Je suis retournée plusieurs fois auprès de la malade. La femme de charge est toutéplorée; c'est bien de voir dans une domestique un si grand attachement pour sa maîtresse. Le vieux est devenu presque un enfant.

*

« «

Ah! quand on pense comme l'homme est misérable t Chaque animal peut, quand cela lui plaît, faire la figure qu'il veut; il n'est pas obligé de sourire quand il a envie de pleurer. Quand il ne veut pas voir ses sem- blables, il ne les voit pas, et l'homme est l'esclave de tout et de tous! Et cependant moi-même je m'inflige cela, j'aime à aller, j'aime qu'on vienne.

C'est la première fuis que je vais contre mon désir, et combien de fois serai-je obligée, ayant envie de pleurer, serai-je forcée de sourire, et c'est moi-même qui me suis choisi cette vie, cette vie mondaine! Ah I mais, alors je n'aurai plus de chagrin quand je serai

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grande; quand il sera avec moi, je serai toujours gaie...

*

«

Mme Savelieff est morte hier soir. Moi et maman, nous allâmes chez elle. Il y avait beaucoup de dames. Que dire de cette scène? douleur à droite, douleur à gauche, douleur au plafond, douleur au plancher, douleur dans la flamme de chaque cierge, douleur dans l'air même. Mrae Paton, sa fille, a eu une crise ; tout le monde pleurait. Je lui ai embrassé les mains, je l'ai menée et assise à côté de moi, je voulais lui dire quel- ques mots de consolation, mais je ne pouvais pas. Et quelles consolations! le temps seul! Et puis je trouvais toutes les consolations banales et bêtes, je dis que le plus à plaindre ét^t le vieux qui restait seul! seul!! seul!!! Ah! mon Dieu, que faire? Je dis que tout doit finir. Voilà mon raisonnement. Mais si quelqu'un des nôtres mourait, je ne le mettrais pas en pratique.

Aujourd'hui, j'ai eu une grande discussion avec mon professeur de dessin, M. Binsa : je lui ai dit que je vou- lais étudier sérieusement, commencer par le commen- cement; que ce que je faisais ne m'apprenait rien, que c'est du temps perdu, que je veux dès lundi commencer le dessin. Ce n'est pas de sa faute s'il ne me faisait pas étudier comme il faut. Il a cru qu'avant lui j'ai pris des leçons et que j'avais fait tous les yeux, bouches, etc., et ce dessin qu'on lui a montré est le premier dessin que jvaie fait de ma vie zl/jar moi-même.

* *

* #

Voici une journée qui se sépare un peu des autres jours si monotones et si A.oujours les mêmes. A la leçon,

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je demandai une explication d'arithmétique à Mlle G.... Elle m'a dit que je dois comprendre moi-même. Je lui ai fait remarquer que les choses que je ne sais pas, on doit me les expliquer. « Il n'y a pas de doit ici! » me dit-elle. Il y a un doit partout, lui ai-je répondu. Attendez une minute, je vais tâcher de comprendre ce premier avant de passer à l'autre. » Je lui répon- dais d'un ton extra calme, elle enrageait de ne pouvoir trouver rien de grossier dans mes paroles. Elle vole mon temps; voilà quatre mois de ma vie de perdus... C'est facile à dire : Elle est malade ; mais pourquoi me faire du tort? Elle abîme mon bonheur futur en me faisant ainsi perdre mon temps. Toutes les fois que je lui demande une explication, elle me répond d'un ton grossier; je ne veux pas qu'on me parle ainsi ; elle est un peu enragée, surtout étant malade, cela la rend insupportable. Dans les occasions je suis très irritée, même fâchée, il me vient un calme sur- naturel. Ce ton l'a irritée, elle s'attendait à une ex- plosion de mon côté. « Vous avez treize ans, comment osez-vous?... Justement, mademoiselle, si vous dites que j'ai treize ans, je ne veux pas qu'on me parle de la sorte; ne criez pas, je vous prie. » Elle est partie, comme une bombe, à dire toutes sortes de malhon- nêtetés. Pour tout, je lui répondais placidement, elle n'en enrageait que plus. « C'est la dernière leçon que je vous donne 1 Oh! tant mieux! » dis-je. Au moment elle quittait la chambre I j'ai poussé un soupir, comme lorsqu'on est délivré d'une centaine de livres qui étaient sur votre cou ! Je suis sortie satis- faite pour aller chez maman. Elle court dans le cor- ridor, et elle recommence. Je continue ma tactique et ne fais pas attention. Nous avons fait le chemin du cor- ridor à la chambre ensemble, elle comme une furie, et

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moi d'un air des plus imperturbables. Je suis allée chez moi, et elle a demandé à parlera maman....

Cette nuit, j'ai eu un horrible rêve: Nous étions dans une maison que je connais pas, quand tout à coup, moi ou je ne sais qui, je ne m'en souviens pas, regarde par la fenêtre: je vois le soleil qui s'agrandit, et couvre presque la moitié du ciel, mais il n'est pas brillant et n'échauffe pas. Puis, il se divise, un quart disparaît, le reste se divise en changeant de couleur, nous som- mes aurifiés; puis, il se couvre à moitié d'un nuage, et tout le monde s'écrie : « Le soleil s'est arrêté ! » Gomme si sa fonction naturelle était de tourner. Il est resté quel- quesinstants immobile, mais pâle; puis, toutela terre est devenue étrange; ce n'est pas qu'elle ait chancelé, je ne puis exprimer ce que c'est, cela n'existe pas dans ce que nous voyons tous les jours. Il n'y a pas de parole pour exprimer ce que nous ne comprenons pas. Puis encore il s'est mis h tourner comme deux roues, Tune dans l'autre, c'est-à-dire que le soleil clair était cou- vert par instants d'un nuage aussi rond que lui. Le trouble était général; je me demandais si c'était la fin du monde ; mais je voulais croire que ce n'était que pour un moment. Maman n'était pas avec nous, elle arriva dans une espèce d'omnibus et semblait ne pas être effrayée. Tout était étrange ; cet omnibus n'était pas comme les autres. Puis, je me mis à regarder mes robes ; nous emballions nos affaires dans une petite malle. Mais à l'instant tout recommence. C'e^t la fin du monde, et je me demande comment Dieu ne m'en a rien dit, et je me demande comment je suis digne d'assister à ce jour, vivante. Tout le monde a peur,

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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et nous nous mettons en voiture avec maman, et nous retournons je ne sais où...

Que veut dire ce rêve ? Est-il envoyé' de Dieu pour m'avertir de quelque grand événement ou est-ce sim- plement nerveux?

Mlle G... part demain. C'est tout de même un peu triste ; même un chien avec lequel on a vécu nous fait de la peine en partant. Malgré les relations, bonnes ou mauvaises, j'ai un ver dans le cœur.

En passant devant la villa de Gioia, la petite terrasse à droite attira mon attention. C'est que Tannée dernière, en allant aux courses, je le vis assis avec elle. Il était assis de sa manière habituelle, noble et légère en même temps, un gâteau à la main. Je me souviens si bien de toutes ces bagatelles !

En passant nous l'avons regardé; lui aussi. Il est le seul dont maman parle, elle l'aime beaucoup et j'en guis charmée. Elle a dit : « Vois, si H... mange des gâteaux, c'est tout naturel, il est chez lui. » Je ne m'étais pas encore rendu compte de cette espèce de trouble en moi en le voyant. Maintenant seulement je comprenda et je me souviens des moindres détails le concernant, des moindres paroles prononcées par lui.

Quand Rémi vint me dire, aux courses de Bade, qu'il venait de parler au duc de II..., mon cœur eut une secousse que je ne compris pas. Puis quand, à ces mêmes courses, la Gioia était assise h côté de nous et parlait de lui, j'écoutais à peine. Oh ! combien n'au- rais-je pas donné pour les entendre aujourd'hui, ces paroles! Puis, lorsque j'ai passé devant les magasins anglais, il était là, il me regardait ayant l'air de dire:

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« Comme elle est drôle, cotte fillette, qu'est-ce qu'elle s'imagine? » d'un air moqueur... Il avait raison alors, j'étais très drôle, avec mes petites robes de soie, j'étais ridicule! Je ne le regardais pas. Puis enfin, toutes les fois que je le rencontrais, mon cœur donnait un coup si fort dans ma poitrine que cela me faisait mal. Je ne sais si quelqu'un a éprouvé cela; mais j'ai peur que jnon cœur batte si fort et qu'on l'entende ; autrefois je croyais que le cœur n'est qu'un morceau de chair; mais je vois qu'il communique avec l'esprit.

Je comprends maintenant quand on dit : « Mon cœur a battu. » Avant, au théâtre, quand on le disait, j'y pen- sais sans attention ; maintenant je reconnais les émo- tions que j'ai éprouvées.

Le cœur est un morceau de chair qui communique par une petite ficelle avec le cerveau qui à son tour reçoit les nouvelles des yeux ou des oreilles, et tout cela fait que c'est le cœur qui vous parle, parce que la petite ficelle s'agite et le fait battre plus qu'à l'ordinaire, et fait monter le sang à la figure.

Le temps passe comme une flèche. Le matin, j'étudie un peu; le piano à deux heures. L'Apollon du Belvédère que je vais copier a un peu de ressemblance avec le duc; quand on le regarde surtout, l'expression, c'est très ressemblant. La même manière de porter la tête, et ]^ nez comme le sien.

* *

Mon professeur de musique Manote est très content de moi ce matin. J'ai joué une partie du Concerto en soi mineur de Mendelssohn sans une seule faute. Le lendemain à l'église Russe, la Trinité. L'église était tout *rnée de fleurs et de verdure. On a fait des prières le

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prôlre priait pour le pardon des péchés, il les énumérait tous ; puis il a prié à genoux. Tout ce qu'il disait s'ap- pliquait si bien à moi, que je suis restée immobile, écoutant et secondant cette prière.

J'ai prié pour la deuxième fois si bien à l'église : la première, c'est le jour de l'an. La messe est devenue si banale et puis les choses qu'on y dit ne sont pas celles de tous les jours, de tout le monde. Je vais àla messe; puis je ne prie pas. Le's prières et les hymnes qu'on chante ne répondent pas à ce que disent mon cœur et mon âme. Ils m'empêchent de prier en liberté, tandis que ces Te Deum, le prêtre prie pour tout le monde, chacun trouve quelque chose à s'appliquer, me pénètrent.

»

paris. Enfin j'ai trouvé ce que j'ai désiré, sans sa- voir quoi. Vivre, c'est Paris!. . Paris, c'est vivre. Je me martyrisais parce que je ne savais pas ce que je voulais, maintenant vois devant moi, je sais ce que je veux! Déménager de Nice à Paris, avoir un appar- tement, le meubler, avoir des chevaux comme à Nice. Entrer dans la société par l'ambassadeur de Russie; voilà, voilà ce que je veux. Gomme on est heureux quand on sait ce qu'on veut! Mais voici une idée qui me déchire, c'est que je crois que je suis laide! C'est affreux !

Nous sommes allées chez le photographe Valéry, 9, rue de Londres; je vois la photographie de G.., Comme elle est belle ! Mais dans dix ans elle sera vieille, dans dix ans, je serai grande; je pourrais être plus belle, si j'étais pl js grande. J'aiposé huit fois, le photo-

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graphe a dit : « Si celte fois cela réussit, je serai con- tent. » Nous sortons sans savoir le résultat.

Après la dernière promenade en ville, nous arrivons à temps et nous partons.

Un orage éclate ; les éclairs sont terribles, parfois ils tombent sur la terre au loin, et laissent une ligne ar- gentée sur le ciel, mais étroite comme une chandelle romaine.

* #

Nice. Je regarde Nice comme un exil; surtout je dois m'occuper de régler les jours, les heures des pro- fesseurs. Lundi je recommence mes études si infernale- ment interrompues parMlle Colignon.

Avec l'hiver viendra le monde, avec le monde la gaieté. Ce ne sera plus Nice, mais un petit Paris, et les courses ! Nice a son bon côté. Tout de même les six ou sept mois qu'il faut passer me semblent une mer qu'il faut traverser et sans quitter des yeux le phare qui me guide. Je n'espère pas aborder, non, je n'espère que voir cette terre, et la seule vue me donnera du carac- tère, de la force pour vivre jusqu'à Tannée prochaine. Et après? Et après!... ma foi, je n'ên sais rien!... mais j'espère, je crois en Dieu, en sa bonté divine, voilà pourquoi je ne perds pas courage.

« Celui qui habile sous sa protection trouvera son repos dans la clémence du Tout-Puissant. Il te couvrira de ses ailes; sous leur appui, tu seras en sûreté, sa vé- rité te servira de bouclier, tu ne craindras ni les (lèches qui parcourent les airs pendant la nuit, ni les fléaux pendant le jour ! »

Je ne puis exprimer combien je suis émue et com bien je reconnais la bonté de Dieu envers moi.

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Maman est couchée et tous :aous sommes autour d'elle, lorsque le docteur, revenant de chez les Paton, ditqu'Abramowich est mort ! C'est terrifiant, incroyable, étrange 1... Je ne peux pas croire qu'il soit mort. On ne peut pas mourir quand on est charmant, aimable. Il me semble toujours que l'hiver il reviendra avec sa fameuse pelisse et son plaid. C'est affreux, la mort! Vraiment, je suis très fâchée de sa mort. Il y a donc des G. . . , des S. . . qui vivent et un jeune homme comme Abra- mowich meurt 1 Tout le monde en est consterne', même Dina a laissé échapper une exclamation ! Je m'empresse d'écrire une lettre à Hélène Howard. Tout le monde est dans ma chambre lorsque cette triste nouvelle arrive .

9 juin. J'ai commencé l'étude du dessin; je me sens fatiguée, molle, incapable de travailler. Les étés à Nice me tuent, il n'y a personne, je suis prête à pleu- rer, enfin je souffre. On ne vit qu'une fois. Passer un été à Nice, c'est perdre la moitié de la vie. Je- pleure maintenant, une larme est tombée sur le papier. Oh ! si maman et les autres savaient combien cela me coûte de rester ici, ils ne me garderaient pas dans cet AFFREUX désert. Rien ne me préoccupe de lui, il y a si longtemps que je n'en ai entendu parler I II me semble mort. Et puis, je suis dans un brouillai d ; le passé, je mêle rap- pelle à peine, le présent me semble hideux!... Je suis toute changée, la voix enrouée, je suis laide; avant, en me réveillant, j'étais rose et fraîche.... Mais qu'est- ce qui me ronge ainsi? Que m'est-il arrivé, que m'arri- vera-t-il?

On a loué la villa Bacchi. A dire vrai, c'est une peine énorme de demeurer là; pour le bourgeois, ça va, mais pour nous l... Moi, je suis aristocrate. J'aime mieux un

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gentilhomme îainé qu'un bourgeois riche, je vois plus de charme dans du vieux satin ou de la dorure noircie par le temps, des colonnes et des ornements passés, que dans des garnitures riches, sans goût et se jetant aux yeux. Un vrai gentilhomme ne mettra pas son amour-propre à avoir des bottes brillantes, bien cirées et des gants collants. Non que la mise doive être né- gligée, non!... Mais entre le négligé noble et le né- gligé pauvre il y a si grande différence!

* *

Nous quittons cet appartement, je le regrette beau coup, non parce qu'il est commode et beau , mais parce qu'il est un ancien ami, que j'y suis habituée. Quand je pense que je ne verrai plus mon cher cabine t d'études ! J'y ai tant pensé à lui ! Cette table sur laquelle je m'appuie et sur laquelle j'écrivais tous les jours tout ce qu'il y a de plus doux et de plus sacré dans mon âme! Ces murs mon regard se promenait en voulant les percer et aller loin, loin ! Dans chaque fleur du papier, je le voyais! Combien de scènes je m'i- maginais dans ce cabinet, il jouait le principal rôle. Il me semble qu'il n'y a pas au monde une seule chose à laquelle je n'aie pensé dans cette petite chambre, en commençant par les plus simples jusqu'aux plus bizarres.

*

* *

Le soir, Paul, Dina et moi, nous restons ensemble, puis je suis restée seule. La lune éclairait ma chambre et je n'ai pas allumé les bougies. Je suis sortie sur la terrasse et j'entendis des sons lointains, de violons, gui- tares et harmoniflûtes; je suis rentrée vite et me suis

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mise à la fenêtre pour mieux écouter. G était un trio charmant. Il y a longtemps que je n'ai écouté de la musique avec tant de plaisir. Dans un concert, on est plus occupé à examiner le public qu'à écouter, mais ce soir, toute seule, au clair de la lune, j'ai dévoré, si je peux parler ainsi, cette sérénade, car c'en était une. Les jeunes gens Niçois nous ont joué une sérénade. On ne peut être plus galant. Malheureusement les jeunes gens à la mode ne veulent plus de ces amusements, ils préfèrent passer leur temps dans les cafés chantants; tandis que la musique... Qu'y a-t-il au monde de plus noble que de chanter une sérénade comme dans l'an- cienne Espagne? Ma parole, après les chevaux, je pas- serais ma vie sous la fenêtre de ma belle et finalement à ses pieds.

Je voudrais tellement avoir un cheval I maman me le promet, ma tante aussi. Le soir dans sa chambre, je suis venue de ma manière légère , pleine d'enthousiasme, je le lui ai demandé, elle m'a sérieusement promis. Je me couche tout heureuse. Tout le monde me dit que je suis jolie ; sur ma foi, devant moi-même je ne crois pas. Ma plume ne veut pas l'écrire. Je suis gentille seulement, parfois jolie, je suis heureuse !...

* * *

J'aurai un cheval ! A-t-on jamais vu une petite comme moi avec un cheval de course? Je ferai fureur... Quelle couleur de jockey ? Gris et iris? non, vert et rose tendre. Pour moi, un cheval! Que je suis heureuse! quelle créature je suis! Gomment ne pas verser de ma coupe trop pleine à des pauvres qui n'ont rien?... Maman me donne de l'argent, j'en donnerai la moitié aux pauvres.

M. B.

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J'ai encore arrangé ma chambre, elle est plus jolie lans la table au milieu : j'ai misplusieurs bagatelles, un encrier, une plume, deux vieux chandeliers de voyage, qui étaient depuis longtemps dans la boîte aux ou- blis.

Le monde, c'est ma vie; il m'appelle, il m'attend, je voudrais courir vers lui. Je n'ai pas l'âge encore d'aller dans le monde. Mais il me tarde d'y être, pas par le mariage, mais je voudrais que maman et ma tante secouassent leur paresse. Pas le monde de Nice, mais de Pétersbourg, de Londres, de Paris; c'est je pourrai facilement respirer, car les gênes du monde sont mes aises.

Paul n'a pas encore de goût, il ne comprend pas la - beauté des femmes. Je lui ai entendu dire : Belles, de telles laideronnes ! Il faut que je lui donne des manières et des goûts. Je n'ai pas encore beaucoup d'influence sur lui, mais avec le temps j'espère... Maintenant, d'une façon à peine visible, je lui communique ma manière de voir, je lui donne des sentiments de la plus sévère mo- ralité, sous une forme frivole ; cela amuse, et c'est bien. S'il se marie, il doit aimer sa femme, rien que sa femme. Enfin j'espère, si Dieu le permet, lui donner de bonnes idées.

Mardi 29 juillet. Nous voilà parties pour Vienne; le départ a été fort gai, en somme. J'étais, comme toujours, l'âme de la partie.

Depuis Milan le pays est adorable, si vert, si plat, qu'on peut étendre le regard jusqu'à l'infini, sans qu'on craigne qu'une montagne se mette comme un mur devant les yeux.

A la frontière autrichienne, comme je m'habillais à la hâte, on a ouvert la portière et le médecin nous a par-

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fumées avec une poudre contre la maladie (que je n'ose pas nommer) (1). Je me rendormis encore jusqu'à onze heures. Je n'osais rouvrir les yeux. Quelle verdure, quels arbres, quelles maisons propres, quelles gentille* Allemandes, comme les champs sont cultivés! C'est char mant, délicieux, superbe. Je ne suis pas du tout, comme on dit, insensible aux beautés de la nature, mais au corî traire. Je n'admire pas, sans doute, les roches arides, les oliviers pâles, le paysage mort ; mais j'admire les montagnes couvertes d'arbres, les plaines cultivées délicieusement ou couvertes d'un tapis de velours, avec des laboureurs, des femmes, des paysages.

Ici, je ne pouvais me lasser d'être à la fenêtre et d'admirer. On va vite avec l'express, tout passe, tout fuit et tout est si beau! voilà ce que j'admire de tout mon cœur. A huit heures, je me suis assise, car j'étais fatiguée; à une station, des petites Allemandes viennent crier à nos oreilles : « Frïsch Wasser! Frisch Wasserl » Dina a mal à la tête.

A propos, très souvent je tâche de savoir ce que j'ai en face de moi-même, mais bien caché, la vérité enfin. Car tout ce que je pense, tout ce que je sens, est seu- lement extérieur. Eh bien, je ne sais pas, il me semble qu'il n'y a rien. Comme, par exemple, quand je vois le duc, je ne sais si je le hais ou je l'adore; je veux ren- trer dans mon âme et je ne le puis. Lorsque j'ai à faire un difficile problème, je pense , je commence, il me semble que j'y suis; mais au moment je veux ras- sembler mes idées, tout s'en va, tout se perd, et ma pensée s'en va si loin, que je m'étonne et je ne com- prends rien. Tout ce que je dis n'est pas encore mon fond, je n'en ai pas. Je ne vis qu'en dehors. Rester ou

(!) Le choléra.

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aller, avoir ou n'avoir pas, m'est égal; mes chagrins, mes joies, mes peines n'existent pas. Si je m'imagine •eulement ma mère ou H..., alors l'amour entre dans moi. Et encore ce dernier, non ; cela me paraît telle- ment incroyable que je n'y pense que dans les nuages; je ne comprends rien.

m *

Il y a des gens qui disent qu'un mari et une femme peuvent se permettre des distractions et s'aimer beau- coup.

C'est un mensonge ; on ne s'aime pas, car lorsqu'un jeune homme et une jeune fille sont amoureux l'un de l'autre, est-ce qu'ils peuvent penser aux autres? Us s'aiment et trouvent bien assez de distractions l'un dans l'autre .

Une seule pensée, un seul regard pour une autre femme prouvent qu'on n'aime plus celle que l'on a ai- mée. Car, encore une fois, lorsque vous êtes amou- reux, d'une femme, pouvez-vous penser à en aimer une autre? Non. Eh bien, à quoi servent la jalousie et les reproches? On pleure un peu et l'on doit se con- soler, comme de la mort, en se disant que rien ne peut y remédier. Le cœur plein d'une femme, il n'y a pas de place pour une autre ; mais dès qu'il commence à se vider, une autre y entre tout entière, dès qu'elle y a mis un petit doigt.

(Écrit en marge à la date de Mars 1875 :)

J'ai raisonné alors avec assez de justesse, seulement on voit que j'étais une enfant. Ces mots « amour » em- ployés si souvent !... Pauvre moi I II y a des fautes de

DB MARIE BASIIKIRTSEFF.

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français, tout serait à corriger. Je crois que j'écris mieux, mais pas encore comme je le voudrais.

Dans quelles mains tombera mon jcurnal? Jusqu'à présent, il ne peut intéresser que moi et mes proches. Je voudrais devenir une personne telle que mon journal fût intéressant pour tous. En attendant, je continue pour moi, et ne sera-ce pas une belle chose que de revoir toute ma vie?...

Vendredi 29 août, Ce matin, j'ai été au marché aux fruits avec la princesse; elle marchandait et je donnais ce qu'on demandait. Je n'y vais qu'une fois par hasard et je marchanderais!... J'ai donné quelques sous aux enfants. Mon Dieu, quelle joie ! On me regar- dait comme une Providence : je ne marchande pas et je donne des sous. Une femme a dit : « Que vous êtes gentille I » Oh I si le bon Dieu voulait jeter un regard sur moi 1

Je suis rentrée à la maison, on me regarde, on m'envie. J'ai commencé à arranger mes heures d'études, je finirai demain ! Neuf heures d'étudespar jour. 0 mon Dieu, donnez-moi de l'énergie, du courage pour étu- dier; j'en ai, mais j'en veux encore.

2 septembre, Le professeur de dessin est venu, je lui ai donné une liste pour qu'il m'envoie les profes- seurs du lycée. Enfin, je me mettrai à l'œuvre I A cause de Mlle Colignon et du voyage, j'ai perdu quatre mois, c'est énorme. Binsa s'est adressé au censeur, qui de- mande une journée. Voyant la note que j'ai donnée, il a demandé : Quel âge a la jeune fille qui veut étudier tout cela et qui a su faire un tel programme? Cette béte de Binsa a dit : Quinze ans. Aussi, je l'ai assez grondé, je suis furieuse, enragée. Pourquoi dire que

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j'ai quinze ans; c'est un mensonge. Il s'excuse en pré-* tendant que par mon raisonnement j'ai vingt ans, qu'il -a cru bien faire en disant deux ans de plus, qu'il ne croyait pas, etc., etc. J'ai exigé aujourd'hui même, au dîner, que cet homme dise au censeur l'âge que j'ai, je Vax exigé.

Vendredi i 9 septembre. Je conserve partout ma bonne humeur; il ne faut pas s'attrister par des re- grets. La vie est si courte, il faut rire autant qu'on peut. Les pleurs viennent eux-mêmes, on peut les évi- ter. Il y a des chagrins qu'on ne peut fuir; c'est la mort et la séparation, et même cette dernière est ai- mable, tant qu'on espère. Mais pour se gâter la vie avec les petites misères, fi donc! Je ne fais aucun cas des petites bagatelles; comme j'ai horreur des petits ennuis de chaque jour, je les passe en riant.

Samedi 20 septembre. Scalkiopoff est venu, et, je ne sais plus à propos de quoi, a dit que les hommes sont des singes dégénérés. C'est un petit avec des idées de l'oncle Nicolas. « Alors, lui dis-je, vous ne croyez pas en Dieu? » Lui : « Je ne puis croire qu'à ce que je comprends. »

0 la vilaine bête ! tous ces garçons qui commencent d avoir de la moustache pensent comme cela. Ce sont de petits blancs-becs qui pensent que les femmes ne peuvent pas raisonner et comprendre. Us les regar- dent comme des poupées qui parlent sans savoir ce qu'elles disent. Ils les laissent dire d'un air protecteur... Je lui ai dit tout cela, à l'exception de vilaine bête et blanc-bec. Il a sans doute lu quelque livre qu'il n'a pas compris et dont il récite des passages. Il prouve que Dieu ne pouvait créer, car, dans les pôles, on a trouvé

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des ossements et des plantes glacés. Donc, cela a vécu et maintenant il n'y a rien.

Je ne dis rien contre cela; mais notre terre n'était- elle pas bouleversée par des révolutions diverses avant la création de l'homme ? On ne prend pas à la lettre que Dieu a créé le monde en six jours. Les éléments se sont formés pendant des siècles, des siècles et des siècles ! Mais Dieu est ; peut-on le nier, en voyant le ciel, les arbres et les hommes eux-mêmes? Ne dirait-on pas qu'il y a une main qui dirige, châtie et récompense, et qui est celle de Dieu ?...

Lundi 13 octobre. Je cherche ma leçon, lorsque la petite Heder , ma gouvernante anglaise, me dit : « Savez- vous que le duc se marie avec la duchesse M. ? » J'approche le livre plus près de ma figure , car je suis rouge comme le feu. J'ai senti comme un couteau aigu s'enfoncer dans ma poitrine. Je commençais à trembler si fort que je tenais le livre à peine. J'avais peur de m'évanouir, mais le livre me sauva. Je feignis de chercher pendant quelques minutes pour me cal- mer. Je disais la leçon d'une voix entrecoupée par la respiration qui tremblait. J'assemble tout mon courage comme jadis pour me jeter du pont aux bains, et me dis qu'il faut me dompter. J'ai fait une dictée pour ne pas avoir le temps de parler.

Avec délices,, je vais au piano, j'essaye de jouer : mes doigts sontraides et froids. La princesse vient me prier de lui apprendre le croquet. « Avec plaisir », ré- pondisse gaiement; mais la voix et la respiration trem- blent toujours. La voiture vient, je cours m'habiller. Robe verte, mes cheveux sont couleur d'or, je suis blanche et rose, je suis jolie comme un ange ou comme une femne, Nous sortons. La maison de G... est ouverte,

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il y a des ouvriers, des maçons, il m'a semblé de, experts; elle est partie... où? Je suppose en Russie pour faire fortune.

Je pense tout le temps : Il se marie ! est-ce possible? Je suis malheureuse ! pas malheureuse comme autre* fois pour le papier d'une chambre eft le meuble de l'autre ; mais réellement malheureuse !

Je ne sais pas comment dire à la princesse qu'il se marie (car ils le sauront un jour) et il vaut mieux que je le dise moi-même.

Je choisis un moment elle s'assied sur un canapé, la lumière derrière moi. On ne voit pas ma figure. « Savez-vous une nouvelle, princesse? (nous parlons russe,) le duc de H... se marie. » Enfin ! j'ai dit... Je n'ai pas rougi, je suis calme, mais ce qui s'est fait en moi, dans mon fond!!!

Depuis le moment malheureux cette péronnelle m'a dit cette horreur, je continue à être essoufflée comme si j'avais couru une heure, et le même sènti- ment, le cœur me fait mal et bat.

J'ai joué du piano avec furie, mais, au milieu delà fougue, mes doigts faiblissent et je m'adosse àla chaise. Je reprends, même histoire, et cinq minutes au moins, j'ai commencé et cessé. Il se forme dans mon gosier quelque chose qui empêche la respiration. Dix fois je saute du piano au balcon. Mon Dieul ô quel état!...

*

* *

Nous allons nous promener, mais Nice n'est plui Nice, G.... non plus! La vue de sa villa ne me faisait plus rien. Tout cela s'attache au duc, et c'est pour cela que mon cœur se déchire àla vue de ces deux maisons

IE MARIE BASKKIRTSIlîT.

vides!... Tout ce qui m'attachait à Nice, c'était lui, je hais Nice et la supporte à peine. Je m'ennuie! Ah ! je m'ennuie !...

Mon âme rêveuse Ne songe qu'à lui. Je suis malheureuse, L'espoir a fui...

Mon Dieu, sauvez-moi du malheur ! Mon Dieu, par- donnez-moi mes péchés, ne me punissez pas! C'est fini!... fini !... Ma figure devient violette lorsque je pense que c'est fini!...

Aujourd'hui, je suis heureuse, je suis gaie de pouvoir croire que ce n'était pas vrai, parce que la terrible nouvelle n'a pas été répétée, et je préfère l'ignorance à la triste vérité.

Vendredi 17 octobre. Je jouais du piano, lors- qu'on apporta les journaux; je prends le Galignanïs Messenger y et leS premières lignes qui tombent sous mes yeux parlaient du mariage du duc de H...

Le journal ne tomba pas de mes mains, au contraire, il y resta collé, attaché. Je n'avais pas la force de rester debout, je m'assis et je relus ces lignes fou- droyantes encore dix fois, pour bien m'assurer que je ne révais pas. 0 charité divine ! qu'ai-je lu? Mon Dieu ! qu'ai-je lu! Je ne puis écrire le soir, je me jette à genoux et je pleure. Maman entre et, pour qu'elle ne me voie pas ainsi, je feins d'aller voir si le thé est prêt, Et je dois prendre une leçon de latin I A torture I

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à supplice ! Je ne puis rien faire, je ne puis rester tran- quille. Il n'y a pas de paroles au monde pour dire ce que je sens; mais ce qui me domine, m'enrage, me tue, c'est la jalousie, l'envie; elle me déchire, me rend enragée, folle !.. Si je pouvais la faire paraître 1 mais il faut la dissimuler et être calme, je n'en suis que plus misérable. Lorsqu'on débouche du Champagne, il mousse et se calme, mais lorsqu'on entr'ouvre seule- ment le bouchon pour faire mousser , pas assez pour calmer!... Non, cette comparaison n'est pas juste, je souffre, je suis brisée !!!...

J'oublierai sans doute, avec le temps !... Dire que mon chagrin sera éternel, serait ridicule , il n'y a rien d'éternel ! Mais le fait est qu'à présent je ne peux pen- ser à autre chose. 11 ne se marie pas, on le marie. Ce sont des machineries de sa mère. (1 880.) Tout ça pour un monsieur que jai vu une dizaine de fois dans la rue, que je ne connais pas et qui ne sait pas que j'existe.) Oh je le déteste ! je ne veux pas, je veux le voir avec elle l Ils sont h Bade, à Bade que j'aimais tant! Ces promenades je le voyais, ces kiosques, ces maga- sins !...

(Relu tout cela en 1880, ça ne me fcfê plus rien.)

Aujourd'hui, je change dans ma prière tout ce qui a rapport à lui, je ne prierai plus Dieu pour être sa femme !...

Me séparer de cette prière me semble impossible, mortel ! je pleure comme une bête ! Allons ! allons 1 ma fille, soyons raisonnable !

G'est fini, eh bien ! c'est fini. Ah ! je vois maintenan qu'on ne fait pas ce qu'on veut 1

Préparons-nous au supplice de changer de prière.

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Ohl c'est le plus cruel sentiment du monde, c'est la fin de tout.

Amen!

Samedi 18 octobre. J'ai fait ma prière, j'ai omis la prière pour lui et pour tout enfin. J'ai senti comme si on m'arrachait le cœur, comme si je voyais emporter le cercueil d'un mort bien-aimé. Tant qu'il était encore là, ce cercueil, on est malheureux, mais pas encore autant que lorsqu'on sent le vide partout.

Je m'aperçois que lui était l'âme de ma prière qui est à présent calme, froide, raisonnable, tandis qu'avant elle était vive et passionnée et brûlante!! Il est mort pour moi et on a emporté le cercueil î C'était une douleur mouillée et c'est une douleur sèche; que sa volonté soit faite! J'avais l'habitude de lui envoyer des signes de croix de tous les côtés, ne sachant il est; je ne l'ai pas fait aujourd'hui et mon cœur bat.

Je suis une étrange créature, personne ne souffre comme moi, et pourtant je vis, je chante, j'écris. Comme je suis changée depuis le 13 octobre, jour fatal! La souf- france est constamment sur ma figure Son nom n'est plus une chaleur bienfaisante; mais c'est du feu, c'est un reproche, un réveil de jalousie, de tristesse. C'est le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme, je sais ce que c'est!... triste moquerie !

Je commence à penser sérieusement à ma voix, je voudrais si bien chanter! A quoi bon, maintenant?

Il était dans mon âme comme une lampe, et cette lampe s'est éteinte. Il fait noir, sombre, triste, on ne sait pas de quel côté marcher. Avant, dans mes petits ennuis, je trouvais toujours un point d'appui, une lumière qui me guidait et me donnait de la force dans

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mes petites misères, et à présent, j'ai beau chercher, regarder, tâter, je ne trouve que le vide et l'obscurité. C'est affreux ! affreux 1 lorsqu'on n'a rien au fond de l'âme.,.

Mardi 21 octobre. Nous rentrons, on dîne déjà, et nous recevons un petit savon de maman pour avoir mangé avant dîner. La charmante vie de famille s'a- gite. Paul est grondé par maman ; grand-papa em- pêche maman , il se mêle il n'a rien à faire et par cela anéantit le respect de Paul pour maman. Paul s'en va, barbotant comme un domestique. Je vais dans le corridor pour prier grand-papa de ne pas empêcher l'administration et de laisser maman faire ce qu'elle veut. Car c'est un crime de soulever, par manque de tact seulement, les enfants contre leurs parents. Grand- papa s'est mis h crier; cela m'a fait rire, toutes ses bourrasques me font toujours rire et me font ensuite pitié pour tous ces malheureux qui n'ont pas de mal- heurs et qui se martyrisent à force de ne rien faire. Mon Dieu, si j'avais dix ans de plus I surtout si j'étais libre ! Mais comment faire quand on a les pieds et les mains liés par des tantes, grand-papa, les leçons, les institutrices, la famille?... Quel bataclan, mille trom- pettes I...

Ma douleur n'est plus aiguë, effarouchée et inat- tendue; mais elle est lente, calme et raisonnable; ella n'est pas pour cela plus faible.

Non ! non !... il ne me reste que le souvenir et, si je le perds, je serai bien malheureuse !...

Je parle d'un style si fleuri que cela devient bête; et dire que je ne lui jamais parlé, je l'ai vu dix ou quinze fois de près et puis de loin ou en voiture ; mais j'ai en- tendu sa voix et je ne l'oublierai jamais ! Plus je dis, plus

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je voudrais dire. Je ne'peux cependant écrire ce que je sens! Je suis comme ces peintres malheureux qui inventent un tableau au-dessus de leurs forces.

Je l'aime et je l'ai perdu, voilà tout ce que je peux dire, et cela dit plus que tout au monde !

Après dîner, j'ai chanté et enchanté toute l'orageuse famille !...

Samedi 25 octobre. Hier soir , on frappe à ma porte et on vient me dire que maman est très malade ; je descends tout endormie et je trouve, dans la salle à manger, maman assise, dans un état affreux; autour, tout le monde avec des faces troublées. Je vois qu'elle est bien mal. Elle veut me voir, dit-elle, avant de mou- rir. Je suis saisie d'horreur; mais je ne le fais pas pa- raître. C'est une attaque de nerfs terrible, jamais ce n'a été aussi fort. Tout le monde est au désespoir. On envoie chercher les docteurs Reberg et Macari. On & expédié des domestiques de tous côtés pour «Marcher des remèdes. Jamais je ne pourrai donner une idée de cette horrible nuit. Je suis restée tout le temps dans un fauteuil près de la fenêtre; il y avait assez de monde pour faire ce qu'il fallait, d'ailleurs je ne sais pas soi- gner. Jamais je n'ai tant souffert ! Si ! le 13 octobre, j'ai souffert, mais d'une autre manière.

Un moment, maman s'est trouvée très mal, je ne pouvais me contenir et ma première pensée a été de prier. Les médecins allaient et venaient continuelle- ment. Enfin, on parvint à coucher maman dans sa chambre, et nous étions tous autour du lit. Mais elle ne va pas mieux... Le souvenir de cette nuit me fail frémir. Les médecins disent que ces attaques sont dan- gereuses; mais, grâce h Dieu, cette fois, le danger est passé. Nous sommes plus tranquilles tous, et nous res»

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tons dans sa chambre. Gomme la mer après une grande tempête devient calme et semble gelée, ainsi nom étions tous, après de si grands troubles, assis si calme- ment que je ne comprenais pas ce qui s'était passé.

Mardi 28 octobre. Pauvre maman ne va pas mieux ; ces bourreaux de médecins lui ont mis un vési- catoire qui la fait souffrir horriblement. Le meilleur remède, c'est de l'eau fraîche ou du thé; c'est naturel et simple.

Si l'homme doit mourir, il meurt avec le secours de tous les médecins du monde ; si, au contraire, il ne doit pas mourir, il ne mourra pas, si même il est seul et sans aucun secours.

Raisonnez bien calmement, il me semble qu'il vaut mieux se passer de toutes les horreurs pharmaceu tiques.

Oh! comme je voudrais avoir vingt ans! je ne suis rien qu'une rêveuse, sans avenir et pleine d'ambition; c'est comme mon affliction! c'est comme ma vie! je l'avais préparée dans mes pensées, et en un instant tout s'est écroulé.

Bien que le duc soit mort pour moi, je pense à lui. Je suis dans les nuages; tout est devenu incertain pour moi, je n'ai plus de prière à Dieu.

Paul ne veut rien faire; il n'étudie pas, il n'est pas assez sérieux, il ne comprend pas qu'il doit étudier, cela me chagrine. Mon Dieu, inspire-lui la sagesse, fais-lui comprendre qu'il doit étudier, inspire-lui ua peu d'ambition, un peu, juste assez pour être quelque chose. Mon Dieu ! entends ma prière, dirige-le, garde-le contre tous ces mécréants qui le déroutent!...

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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Jamais un homme au-dessous de ma position ne pourra me plaire, tous les gens communs me dégoûtent, m'énervent. Un homme pauvre perd la moitié de soi- même; il semble petit, misérable et a l'air d'un pion. Tandis qu'un homme riche, indépendant, porte avec lui l'orgueil et a un certain air confortable. L'assu- rance a un certain air victorieux. Et j'aime en H... cet air sûr, capricieux, fat et cruel; il a du Néron.

Samedi 8 novembre. Il ne faut jamais se laisser trop voir, même à ceux qui nous aiment. 11 faut s'en aller au beau milieu et laisser des regrets, des illu- sions. On paraîtra mieux, on semblera plus beau. On regrette toujours ce qui est passé; on aura le désir de vous revoir, mais ne contentez pas ce désir immédia- tement; faites souffrir : pas trop cependant. La chose qui coûte trop de peines perd, après tant de difficultés. On s'attendait à mieux. Ou bien faites trop souffrir, plus que trop... alors vous êtes reine.

Je crois que j'ai la fièvre, je suis très bavarde, sur- tout lorsque je pleure intérieurement. Personne ne s'en douterait. Je chante, je ris, je plaisante, et plus je suis malheureuse, plus je suis gaie. Aujourd'hui je ne suis pas capable de remuer la langue, je n'ai presque rien mangé.

Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens. Je suis bête, folle, offensée superbement. Il me semble qu'on me vole en me prenant le duc, mais, vraiment c'est comme si on me prenait mon bien. Quel état désagréable ! je ne sais comment m'exprimer, tout me semble trop faible; pour un rien j'emploie les expres- sions les plus fortes et, lorsque je veux parler sérieuse- ment, je me trouve à sec; c'est comme... Non, assez! Si je continue à tirer des conclusions, dns exemples et

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des ressemblances, je n'en finirai pas. Les idées se poussent, se confondent,, et finissent par s'évaporer.

Ce n'est que maintenant que, regardant maman comme une étrangère, je découvre qu'elle est ravis- sante, belle comme le jour, bien que fatiguée par toutes sortes d'ennuis et de maladies. Lorsqu'elle parle, elle a la voix si douce, sans être flûtée, mais mâle et douce; des manières jolies, bien que naturelles et simples.

Je n'ai pas vu, dans ma vie, une personne moins pensant à elle que ma mère. Elle est la nature toute naturelle; et si elle pensait un peu à sa toilette tout le monde l'admirerait. On a beau dire, la toilette fait beaucoup. Elle s'habille de débris, de je ne sais pas quoi. Aujourd'hui elle a une jolie toilette et, ma parole d'honneur, elle est adorable 1

Samedi 29 novembre. Je ne suis pas un moment tranquille, je voudrais me cacher, loin, loin ! il n'y a personne. Je reviendrais à moi peut-être.

Je sens la jalousie, l'amour, l'envie, la déception, Famour-propre blessé, tout ce qu'il y a de hideux dans ce monde ! . . . Par-dessus tout je sens sa perte ! je l'aime ! Que ne puis-je retirer tout ce que j'ai dans mon âme ! mais, si je ne sais pas ce qui s'y passe, je sais seule- ment que je suis très tourmentée, que quelque chose me ronge, m'étouffe, et tout ce que je dis, ne redit pas la centième partie de ce que je sens.

La figure couverte d'une main, tandis que de l'autre je tiens le manteau qui m'enveloppe tout entière, même la tête, pour être dans l'obscurité, pour rassembler mes

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

pensées qui s'envolent de tous côtés et ne laissent que confusion en moi. Pauvre tête!

Une chose me tourmente, c'est que dans quelques Années je me moquerai et j'aurai oublié! (1875.) Il y a deux ans de cela et je ne me moque pas et je n'ai pas oublié! toutes ces peines me sembleront enfantillage, affectation. Mais non, je t'en conjure, n'oublie pas ! Lorsque tu liras ces lignes, retourne en arrière, pense que tu as treize ans, que tu es à Nice, que cela se passe en ce moment! pense que c'est vivant alors!... tu comprendras!... tu seras heureuse!...

Dimanche 30 novembre. Je voudrais qu'il se ma- rie plus vite, je suis toujours comme cela; quand il y a quelque chose de désagréable, au lieu de l'éloigner, je voudrais le rapprocher. Pour partir de Paris , je pressai à l'heure du départ tout le monde ; je savais qu'il fallait avaler cette pilule. De môme, pour arriver à Nice, je brûlai d'y arriver plus vite pour ne plus attendre. Car l'attente est plus terrible que l'événement lui-même.

1874

Dimanche 4 janvier. Comme il est doux de se réveiller naturellement! Mon réveil n'a pas sonné et j'ouvre les yeux de moi-même; c'est comme lorsqu'on est en bateau, on s'oublie, et lorsqu'on se réveille on est arrivé.

Vendredi 9 janvier. En rentrant de promenade, je me disais que je ne serais pas comme les autres, qui sont sérieuses comparativement et réservées. Je ne comprenais pas comment ce sérieux vient? comment de l'enfance on passe h l'état de jeune fille ! Je me de- mandais : Comment cela vient-il? Peu à peu ou en un jour? Ce qui mûrit, développe ou change, c'est un malheur ou l'amour. Si j'étais un bel esprit, je dirais que c'est synonyme ; mais je ne le dis pas, car, l'a- mour, c'est ce qu'il y a de plus beau au monde. Je me compare à une eau qui est gelée au fond et ne s'agite qu'à la surface, car rien ne m'intéresse et ne m'amuse dans mon FOND.

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1 i janvier. Je brûle d'impatience pour que de- main soir arrive, 42 janvier*, la veille du nouvel an russe, pour faire la bonne aventure devant une glace.

La tante Marie nous raconte des choses saisissantes : elle-même faisait la bonne aventure devant le miroir, elle vit son mari et plusieurs choses qui ne sont pas encore accomplies. Elle dit aussi qu'on voit des hor- reurs et des frayeurs. J'étais si animée et agitée que je ne peux rien manger. J'ai résolu de faire la bonne aventure!...

A onze heures et demie du soir, je m'enferme : j'ar- range les glaces et m'y voilà! enfin!... Pendant long- temps, je ne voyais rien, puis, peu à peu, je distinguai quelques petites figures, mais pas plus grandes que 10 ou 12 centimètres. Je vis une multitude de têtes seulement, coiffées de la manière la plus bizarre du monde : toques, perruques, bonnets démesurés, tout cela tourné; puis je distingue une femme, qui me res- semble, en blanc, un fichu sur la tête, le coude appuyé sur une table ; le menton sur les mains , mais légè- rement, les yeux levés ; puis elle se dissipe. Je vois un plancher d'église en marbre blanc et noir, et au milieu un groupe costumé, plusieurs assis ou debout; je n'ai pas bien compris. Il m'a semblé voir sur la gauche plusieurs hommes, comme dans un brouillard, un homme en habit, et une fiancée; mais les figures étaient invisibles.

Au centre encore, un homme dont je ne puis voir la figure. Ce qui dominait, ce sont les têtes coiffées, et puis je suppose, moi, toutes sortes de costumes qui changeaient à chaque instant. Les scènes étaient très brillantes. Tout à fait au commencement, les garni- tures du miroir, réfléchies sans fin, me parurent un pistant comme un cercueil; mais je m'aperçus de l'er*

DE MARIE BÀiEKÎRTSEFT.

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reur. Il faut savoir que j'étais un peu agitée; je pen- sais 1 chaque minute que je verrais quelque chose d'af- freux. Demain, je raconterai cela à tous, car c'est étrange; j'aurais sans doute vu mieux, mais j'ai re- mué le miroir et les yeux. J'ai commencé la nouvelle année en rencontrant ces costumes et coiffures indéfi- niment étranges et fantastiques. Vive Tannée 1874 en Russie et adieu à 1873!

Jeudi 24 juin. Tout cet hiver, je ne pouvais pous* ser un son ; j'étais au désespoir, je croyais avoir perdu la voix, et je me taisais et je rougissais quand on m'en parlait ; maintenant elle revient, ma voix, mon trésor, ma fortune! Je la reçois les larmes aux yeux, et je me prosterne devant Dieu!... Je ne disais rien, mais j'étais cruellement chagrinée, je n'osais en parler, et j'ai prié Dieu et il m'a entendue!... Quel bonheur! quel plaisir que de bien chanter! on se croit toute-puissante, on se croit reine! on est heureuse! heureuse de son propre mérite. Ce n'est pas l'orgueil que donne l'or, ni le titre. On est plus qu'une femme, on se sent immortelle. On se détache de la terre, on monte au ciel! Et tout ce monde qui est suspendu à vos lèvres, qui écoute votre chant comme une voix divine, qui est électrisé, en- thousiasmé, ravi!... Vous les dominez tous!... Après la véritable royauté, c'est celle que l'on doit chercher. La royauté de la beauté ne vient qu'ensuite, car elle n'est pas toute-puissante sur tout le monde; mais le chant enlève l'homme de la terre ; il plane dans un nuage pareil à celui dans lequel Vénus apparut à Enée!

Nice 4 juillet. Nous allons à l'église de Saint-

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Pierre, les demoiselles seules. J'ai bien prié, agenouil- lée et le menton appuyé sur ma main très blanche et fine ; mais , me souvenant j'étais , je cachais les mains et m'arrangeais de façon à m'enlaidir en guise de pénitence. Je suis de l'humeur d'hier , j'ai mis la robe et le chapeau de ma tante. En sortant de ïéglise, nous voyons A... passer en voiture et ôter son misérable chapeau niçois.

Dans mes dispositions, je ne peux rentrer chez moi; je mène ma compagnie au couvent qui est en face de l'église et qui communique par une porte de derrière avec la maison habitée par les SapogenikofF. Nous en« irons dans le couvent, apportant sur nos ailes tant de joie et de folie que l'air sanctifié est remué, et les sœurs calmes , blanches , sont égayées et montrent derrière les portes des faces curieuses. Nous voyons la mère supérieure à travers sa double grille ; elle est depuis quarante ans au couvent... Misère! De là, nous montons au parloir des pensionnaires, et je fais danser la sœur Thérèse. Elle veut me convertir et me vante e couvent, et moi, je veux aussi la convertir et lui vante le monde.

Nous sommes jusqu'au cou dans la religion catholi- que. Eh bien, je.comprends la passion qu'on peut avoir pour les églises et couvents.

Mardi 6 juillet. Rien ne se perd dans ce monde. Si on cesse d'aimer l'un, on porte immédiatement cette affection sur l'autre, même sans le savoir, et quand on n'aime personne , on se trompe. Si on n'aime pas un homme, c'est un chien ou un meuble, et avec la même force , seulement sous une autre forme. Si j'aimais, je voudrais être aimée comme j'aimerais, je ne souffri- rais rien, pas même un mot dit par un autre. Un pa-

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reiL amour est introuvable. Aussi n'aimerai-je jamais, car personne ne m'aimera comme je sais aimer.

14 juillet. On a parle' du latin, du lycée, des exa-' mens ; cela me donne une furieuse envie d'étudier, et quand Brunet vient, je ne le fais pas attendre, je lui demande des renseignements sur les examens. 11 m'en donne de tels , qu'après un an de préparation , je me sens capable de me présenter pour le baccalauréat ès sciences. Nous en parlerons.

Je travaille le latin depuis février de cette année, nous sommes en juillet. En cinq mois, j'ai fait, au dire de Brunet, ce qu'on fait au lycée en trois ans. C'est pro- digieux ! Jamais je ne me pardonnerai d'avoir perdu cette année, ce sera un chagrin immense, je ne l'oublie- rai jamais!...

15 juillet. Hier au soir , j'ai dît à. la lune, après avoir quitté les Sapogenikoff : « Lune , ô belle lune , fais-moi voir celui que j'épouserai de mon vivant. »

Après, il ne faut plus prononcer une parole, et Ton dit que l'on voit en rêve celui qu'on épousera.

Ce sont des bêtises. J'ai vu S. et A., deux impossibi- lités!

Je suis de mauvaise humeur, je manque tout, rien ne me réussit. Je serai punie pour mon orgueil et mon arrogance stupide. Lisez cela, bonnes gens, et apprenez l Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les écrits qui ont été, sont ou seront. C'est une femme avec toutes ses pensées et ses espérances, déceptions, vilenies, beautés, chagrins, joies. Je ne suis pas encore une femme entière, mais je le serai. On pourra me suivre de l'enfance jusqu'à la mort. Car la vie d'une personne, une vie entière, jBans aucun déguisement

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ni mensonge, est toujours chose grande et intéres- sante.

Vendredi 16 juillet. En raison des transmigrations de l'amour, tout ce que je contiens en ce moment est concentré sur Victor, un de mes chiens. Je déjeune, et lui en face de moi, sa bonne grosse tête sur la table. Aimons les chiens, n'aimons que les chiens! Les hom- mes et les chats sont des êtres indignes. Et pourtant, c'est sale un chien , cela vous regarde manger avec des yeux avides, cela s'attache pour le manger. Ce- pendant, je ne nourris jamais mes chiens, et ils m'ai- ment. Et Prater qui m'a abandonnée par jalousie pour Victor et a passé à maman !.... Et les hommes, est-ce que ça ne demande pas à être nourri, est-ce que ce n'est pas vorace et mercenaire?

J'évite ma fatalité, je n'irai pas en Russie, ne voulant pour rien au monde manquer le centenaire de Michel- Ange. La Russie sera aussi bien l'année prochaine, mais pour le centenaire il faudra vivre encore cent ans, lequel espoir je n'ai pas... Et puis, si je ne vais pas en Russie, c'est que Dieu le veut ainsi. Tout ce qui se fait se fait pour le mieux, dit un proverbe russe. On n'évite pas sa destinée, dit encore un autre proverbe.

Je vais encore dire à la lune : « Lune, ô belle lune, fais-moi voir en dormant celui que j'épouserai de mon vivant. »

Samedi i 7 juillet. On dit qu'en Russie, il y a un as de faquins qui veulent la Commune, c'est une hor- reur. Tout diviser et avoir tout en commun. Et leur maudite secte est si répandue que les journaux font des appels désespérés à la société. Est-ce que les pères de famille ne mettront pas un terme à cette infection? Ils

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veulent tout anéantir. Plus de civilisation, plus d'art, plus de belles et grandes choses. Simplement les moyens matériels pour subsister. Le travail aussi en commun, personne n'aura le droit de s'élever par quelque mérite que ce soit au-dessus des autres. On veut anéantir les Universités, l'enseignement supérieur, pour réduire la Russie en une espèce de caricature de Lacédémone. J'espère que Dieu et l'empereur les confondront. Je prierai Dieu de préserver mon pays de ces bêtes féroces. D... paraît frappé de tout ce que je dis et s'étonne de trouver en moi une telle fièvre de la vie. Nous parlons de nos meubles, il manque de tomber à la renverse à la description de ma chambre. « Mais c'est un temple, un conte des Mille et une Nuitsl s'écrie-t-il ; mais on doit y entrer à genoux. C'est prodigieux, unique, remarqua- ble. » Il veut débrouiller mon caractère, me demande si j'effeuille des marguerites. « Oui, très souvent, pour savoir si le dîner sera bon. Mais comment, une chambre si poétique, si féerique, et à côté de cela demander à une marguerite si le chef a réussi un dîner? oh 1 mais non, c'est incroyable Ce qui l'amuse, c'est que j'assure avoir deux cœurs. Je me plaisais à le faire crier et s'étonner pour une multitude de contrastes. Je montais au ciel et sans transition aucune je retombais sur la terre, ainsi de suite : je m'exhibe comme une personne qui veut vivre et s'a- muser et ne soupçonne pas la possibilité d'aimer. Et lui s'étonne, dit qu'il a peur de moi, aue c'est prodigieux, surnaturel, affreux 1

Ce que j'aime le mieux quand il nry a personne pour qui être, c'est la solitude.

Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux ; un fichu de dentelle autour du cou. J'ai

M. B. $

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l'air d'un de ces portraits du' premier Empire ; pour compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main. J'aime la solitude devant une glace pour admirer mes mains si blanches, si fines, et à peine roses à l'intérieur.

C'est peut-être bête de se louer tellement; mais les gens qui écrivent décrivent toujours leur héroïne, et je suis mon héroïne à moi. Et il serait ridicule de m'humilier et m'abaisser par une fausse modestie. On s'abaisse en parole quand on est sûr d'être relevée; mais en écrit, chacun pensera que je dis vrai, et on me croira laide et bête; ce serait absurde!

Heureusement ou malheureusement, je m'estime un tel trésor que personne n'en est digne , et ceux qui osent lever les yeux sur ce trésor, sont regardés par moi comme à peine dignes de pitié. Je m'estime une divinité et ne conçois pas qu'un homme comme G... puisse avoir l'idée de me plaire. A peine pourrais-je traiter d'égal un roi. Je crois que c'est très bien. Je regarde les hommes d'une telle hauteur , que je suis charmante pour eux, car il ne sied pas de mépriser ceux qui sont si bas. Je les regarde comme un lièvre regarderait une souris.

Jeudi 29 juillet. Nous devions partir aujourd'hui, j'ai subi tous les ennuis qui accompagnent un départ. On se fâche, on court, on oublie, on se rappelle, on crie; je suis toute déferrée, et voilà qu'on parle de res- ter jusqu'à samedi.

Mon oncle Étienne voudrait remettre. Il n'a le cou- rage de rien. C'est un caractère !

Il devait quitter la Russie au commencement d'avril et n'est parti qu'en Juillet. C'est impatientant, nous restons. En voyant que je suis contrariée et que je dig

DE MARIE BASHK1RTSEFF.

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que je ne partirai plus, chacun plie devant moi, et je fais la capricieuse

Lundi 2 août, Après une journée de magasi- niers, de couturiers et de modistes, de promenade et de coquetterie , je passe un peignoir et lis mon ami Plutarque.

J'ai une imagination gigantesque ; je rêve les galan- teries des siècles passés et, sans m'en douter, je suis la plus romanesque des femmes, et que c'est malsain !

Je me pardonne très facilement l'adoration pour le duc, car je le trouve digne de moi sous tous les rap- ports.

Mardi i 7 août. J'ai rêvé de la Fronde ; je ve- nais d'entrer au service d'Anne d'Autriche, elle se dé- fiait de moi, et je la conduisais au milieu du peuple mutiné, en criant : Vive la Reine! et le peuple criait après moi : Vive la Reine !

Mercredi 18 août. Nous passons la journée à m'admirer, maman m'admire, la princesse G. m'admire ; elle dit continuellement que je ressemble à maman ou à sa fille; or, c'est le plus grand compliment qu'on puisse faire. On ne pense de personne mieux que de soi. C'est que, vraiment, je suis jolie. A Venise, dans la grande salle du Palazzo Ducal, la peinture du plafond par Paul Véronèse représente Venise sous les traits d'une femme grande, blonde, fraîche; je rappelle cette peinture. Mes portraits photographiques ne pourront jamais bien me représenter, la couleur manque, et ma fraîcheur, ma blancheur sans pareilles sont ma prin- cipale beauté. Mais qu'on me mette de mauvaise hu- meur, qu'on ne mécontente en quelque chose, que je

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me fatigue, adieu ma beauté! rien de plus fragile que moi. Quand je suis heureuse, tranquille, alors seule- ment je suis adorable.

Quand je suis fatiguée ou fâchée, je ne suis pas belle, je suis plutôt laide. Je m'épanouis au bonheur comme les fleurs au soleil. On me verra, on a le temps, Dieu merci ! Je ne fais que commencer à devenir ce que je serai à vingt ans.

Je suis comme Agar dans le désert, j'attends et je désire une âme vivante.

Paris. Mardi 24 août, J'espère entrer dans monde, dans ce monde que j'appelle h grands cris et à deux genoux, car c'est ma vie, mon bonheur. Je commence à vivre et à tâcher de réaliser mes rêves de devenir célèbre ; je suis déjà connue par bien des gens. Je me regarde dans la glace et je me vois jolie. Je suis jolie, que me faut-il de plus? Ne puis-je pas tout avec cela? Mon Dieu, en me donnant ce peu de beauté (je dis peu par modestie), c'est encore trop venant de vous, ô mon Dieu! Je me sens belle, il me semble que tout me réussira. Tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse!

Le bruit de Paris, cet hôtel grand comme une ville, avec ce monde toujours marchant, parlant, lisant, fu- mant, regardant, m'étourdissent. J'aime Paris et mon cœur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite, vite... Je n'ai jamais vu une telle fièvre de la vie, dit D.. en me re- gardant.») C'est vrai, je crains que ce désir de vivre à la vapeur loit le présage d'une existence courte. Qui

Dfi MARIE ÏJÀSHIuRTSE^F £§

sait? Allons, voilà que je deviens mélancolique... Non, je ne veux pas de mélancolie...

Dimanche 6 septembre, Au Bois, il y a tant de Niçois qu'un moment il m'a semblé être à Nice. Nice est si beau en septembre I Je me souviens de Tannée dernière, mes promenades matinales avec mes chiens, ce ciel si pur, cette mer si argentée. Ici, il n'y a ni ^aatin, ni soir. Le matin, on balaye; le soir, ces in- nombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant. Tandis que là-bas on est si bien! On est comme dans un nid, entouré par ces montagnes, ni trop hautes ni trop arides. On G&t de trois côtés protégé comme par un manteau gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. J'aime Nice ; Nice, c'est ma patrie; Nice m'a fait grandir, Nice m'a donné la santéj les fraîches couleurs. C'est si beau I On se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, der- rière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent, si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi ; il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. Il n'y a pas une âme sur la Promenade, sauf deux ou trois Niçois assoupis sur les bancs. Alors je respire, j'admire. Le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Mais le soir, c'est tout noir ou gros bleu. Et quand la lune luit, ce chemin immense dans la mer, qui semble être un poisson aux écailles de diamant, et quand je suis à ma fenêtre avec une glace devant et deux bougies, tran- quille, seule, je ne demande rien et je me prosterne devant Dieu! Oh! non, on ne comprendra pas ce que je

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veux dire. On ne comprendra pas, parce que Ton n'o pas éprouvé. Non, ce n'est pas cela; c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire com- prendre ce que je sens!!.. C'est comme dans un cau- chemar quand on n'a pas la force de crier!

D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraî- cheur, ces parfums de souvenir? On peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier.. On a beau sentir en écrivant, il n'en résulte que des mots com- muns : bois, montagne, ciel, lune; tout le monde dit la même chose. Et d'ailleurs, pourquoi tout cela, qu'im- porte aux autres? Les autres ne comprendront jamais, puisque ce ne sont pas eux, mais moi; moi seule, je comprends, je me souviens. Et puis, les hommes ne valent pas la peine qu'on prendrait pour leur faire com- prendre tout cela. Chacun sent comme moi, pour soi. Je voudrais arriver à voir les autres sentir comme moi, pour moi; c'est impossible, il leur faudrait être moi.

Ma fille, ma fille, laisse cela tranquille, tu te perds dans des subtilités. Tu deviendras folle, si tu t'achar- nes après cela, comme jadis après ton fond.,. Il y a tant de gens d'esprit! Eh bien, non! je voulais dire que c'est à eux de démêler... Eh bien, non! Ils savent créer, mais démêler, non, non, cent mille fois non! Dans tout cela, ce qui est très clair, c'est que j'ai le mal du pays de Nice.

Lundi 6 septembre. Dans cet abattement et dans cette douleur affreuse de touâ les instants, je ne maudi* pas la vie, au contraire, je l'aime et je la trouve bonne. Le croira-t-on? je trouve tout bon et agréable, jus- qu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer, j'aime me désespérer, j'aime à être chagrine et triste.

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regarde tout cela comme autant de divertissements et j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommo- dante. Je pleure, je me plains, et en même temps cela me plaît; non, pas cela.. Je ne sais comment dire.. Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable. Et tout en demandant le bonheur, je me trouve heu- reuse d'être misérable. Ce n'est plus moi qui me trouve ainsi; mon corps pleure et crie; mais quelque chose dans moi, qui est au-dessus de moi, se réjouit de tout. Ce n'est pas que je préfère les larmes à la joie, mais, loin de maudire la vie dans les moments désespérés, je la bénis et me dis : Je suis malheureuse, je me plains, mais je trouve la vie si belle que tout me paraît beau et heureux et que je veux vivre! Apparemment ce quelqu'un qui est au-dessus de moi et qui se réjouissait de tant pleurer est sorti ce soir, car je me sens bien malheureuse 1

***

Je n'ai encore fait de mal à personne, et on m'a déjà offensée, calomniée, humiliée 1 Comment puis-je aimer les hommes! je les déteste, mais Dieu ne permet pas la haine. Mais Dieu m'abandonne, mais Dieu m'éprouve. Eh bien, s'il m'éprouve, il doit cesser l'épreuve. Il voit comment je prends la chose ; il voit que je ne cache pas ma douleur sous une lâche hypocrisie, comme ce coquin de Job, qui, en minaudant devant Notre- Seigneur, en a fait sa dupe.

***

Une chose me chagrine par-dessus tout, c'est, non pas la chute de tous mes plans, mais le regret que me

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cause cette suite de mésaventures. Non pas pour moi je ne sais si 0:1 me comprendra mais parce que je suis peinée de voir s'accumuler des taches sur une robe Manche qu'on voulait conserver propre.

A chaque petit chagrin, mon cœur se serre, non pas peur moi, mais de pitié, car chaque chagrin est comme une goutte d'encre tombant dans un verre d'eau, il ne s'efface jamais et ajoute à ses prédécesseurs, rend le verre d'eau claire gris, noir et sale. On a beau ajouter de l'eau après, le fond crasseux reste toujours. Mon cœur se serre parce que c'est chaque fois une tache ineffaçable sur ma vie, dans mon âme. N'est-ce pas? on sent une tristesse profonde en face d'une chose irréparable, quelque insignifiante qu'elle soit.

Jeudi 9 septembre. Nous sommes à Marseille, l'argent n'est pas arrivé. Ma tante, pour ne pas me faire attendre, est sortie pour engager ses diamants. Je me sens plus près de Nice, de ma ville, car, quoi que je dise, c'est ma ville. Je ne serai tranquille qu'à Florence avec tous mes chiffons. J'ai fait brosser ma robe et mon chapeau, et attends ma tante pour aller faire un tour dans la ville.

J'ai acheté un roman dans je ne sais plus quelle gare, mais il était si mal écrit, que, de peur de gâter mon style déjà si mauvais, je l'ai jeté par la fenêtre et je reviens à Hérodote que je vais lire à l'instant.

Ah! le beau résultat! Pauvre tante! je me prosterne devant elle. Dans quels lieux a-t-elle été? Quelles gens elle a vus! Et tout cela pour moi! N'osant demander au cocher se trouvait le Mont-de-Piélé, elle lui demanda l'on conserve les diamants. Nous avons ri ensemble de cet endroit l'on conserve les diamants. A une heure nous quittons cette ville qui sent si mauvais.

DE MARIE BÀSRKIRTSKFF.

Dep jis Antibes, je m'égosille à chanter des chan- sons niçoises, au grand ébahissemeU des employés des gares. Plus nous approchions, plus mon impatience croissait.

***

La voilà, cette Méditerranée après laquelle je soupi- rais! Ces arbres noirs ! Et il fait justement un clair de lune qui illumine ce chemin dans la mer.

Calme parfait; ii roulement de voiture ni mouve- ment perpétuel de ces hommes qui me paraissaient des petits bonshommes, de ma fenêtre du Grand-Hôtel. Calme, silence, obscurité mal éclairée parla lune qui se cache; à peine quelques lanternes qui courent les unes après les autres.

J'entre dans ma chambre, dans mon cabinet de toi- lette; j'ouvre la fenêtre pour voir le château, toujours le même, et l'heure sonnait, je ne sais plus quelle heure, et mon cœur s'est serré !

Ah ! je puis bien nommer cette année": l'année des sou- pirs! Je suis un peu fatiguée, mais j'aime Nice!... j'aime Nice!

Vendredi 10 septembre (Voyage à Florence). Le?, moustiques m'ont réveillée dix fois la nuit; mais je me réveille un peu pâle , et à mon aise. Ah! les An- glais savent bien ce qu'ils entendent par Home. Quelle qu'elle soit, la maison est l'endroit le plus agréable; ça ne tient ni au confortable ni à la richesse, car voyez notre maison, tout est sens dessus dessous, à peine les meubles nécessaires, désordre, désolation, et pour- tant j'y suis bien : c'est que je suis chez moi, à moi, à moi!...

Je ne pense pas même à mes robes, je trouve tout

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bien. 0 Nice, je ne pensais jamais la revoir avec de tels transports ! et si on m'avait entendue jurer et la maudire depuis Marseille, on dirait que je la déteste. C'est mon habitude de mal parler des gens et des choses que j'aime.

***

Je marche silencieuse et blanche comme une ombre, en recueillant mes souvenirs épars par toute la Pro- menade. Nice, pour moi, c'est la Promenade des An- glais. Chaque maison, chaque arbre, chaque poteau de télégraphe est un souvenir bon ou mauvais, amoureux ou commun. Il me semble que je reviens de Spa, d'Ostende, de Londres. Tout est pareil. 11 y a même cette odeur de bois qui est particulière aux meubles neufs.

Je monte chez moi, je fais une délicieuse coiffure Empire et mets ma robe blanche. La robe du portrait. C'est une grande robe comme les statues, avec les manches que je retrousse au-dessus du coude, décol- letée devant rondement, un peu derrière, de façon à laisser voir la naissance du cou, avec une large valen- ciennes retombante. Le vêtement flottant et serré h la taille par un ruban et sous la poitrine aussi par deux rubans cousus et noués devant par un simple nœud. Pas de gants, pas de bijoux. Je suis enchantée de moi. Sous cette laine blanche, mes bras blancs,, oh! mais blancs!... je suis jolie, je suis animée. Oh I suis-je vrai- ment à Nice?

Dimanche 12 septembre. Le soir à Florence. La ville me paraît médiocre, mais l'animation est grande. À tous les coins de rue on vend les melons d'eau par monceaux. Ces melons d'eau si rouges et si frais me

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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tentèrent beaucoup. Notre fenêtre donne sur la place et sur l'Arno. Je me fais apporter un programme des fêtes; le premier jour était aujourd'hui. Je croyais que mon cousin Victor-Emmanuel saurait profiter de l'occasion si belle qui lui est offerte : le centenaire de Michel Angelo Buonarroti! Sous ton règne, faquin' !! et tu ne convoques pas tous les souverains, et tu n6 leur donnes pas des fêtes comme on n'en a jamais vul Et tu ne fais pas tapage!!! 0 roi, ton fils, ton petit- fils et leurs fils régneront et n'auront pas cette occa- sion, ô grosse masse de chair! 0 roi sans ambition, sans amour-propre! Il y a bien des congrès de toutes sortes, des concerts, des illuminations, un bal au Ca- sino, l'ex-palais Borghèse... mais pas un roi!... Rien comme j'aime ! rien comme je veux !...

Lundi 13 septembre. Voyons,[que je rassemble un peu mes idées. Plus j'ai h raconter, moins j'écris... C'est que je suis impatientée, énervée, quand j'ai beaucoup à dire.

Nous parcourons toute la ville en landau et en toi- lette. Oh! que j'aime ces maisons sombres, ces porti- ques, ces colonnes, cette architecture massive, gran- diose ! Soyez honteux, architectes français, russes, anglais, cachez-vous sous terre! Palais de paco- tille de Paris, enfoncez-vous, croulez sous terre. Pas le Louvre, il est « incritiquable », mais le reste. Jamais on n'atteindra à cette magnificence superbe des Italiens. J'ouvris de grands yeux envoyant les pier- res immenses du Palazzo Pitti !... La ville est sale, presque en guenilles, mais combien de beautés il y al 0 cité de Dante, des Médicis, de Savonarole! que tu es pleine de superbes souvenirs pour ceux qui pensent, qui sentent, qui savent! Que de chefs-d'œuvre!

Ta

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que de ruines! 0 faquin de roi, oh! si j'étais r einel...

***

J'adore la peinture, la sculpture, l'art enfin partout il se trouve. Je pourrais passer des journées en- tières dans ces galeries; mais ma tante est souffrante, elle a peine à me suivre, et je me sacrifie. D'ailleurs, la vie est devant moi, j'aurai le temps de revoir.

Au Palazzo Pitti, je ne trouve pas un costume à copier, mais quelle beauté, quelle peinture!...

Faut-il le dire? c'est que je n'ose pas... On criera : Haro! haro! Allons, en confidence!. Eh bien, la « Vierge à la chaise » de Raphaël ne me plaît pas. La figure de la Vierge est pâle, le teint n'est pas naturel, i'expression est plutôt d'une femme de chambre que de la sainte Vierge, mère de Jésus... Oh! mais, il y a une « Madeleine » du Titien qui m'a ravie. Seulement il y a toujours un seulement elle a des poignets trop gros et des mains trop grasses : de belles mains d'une femme de cinquante ans. Il y a des choses de Ru- bens, de Van Dyck, ravissantes. Le « Mensonge » par Salvator Rosa est très naturel, très bien. Je ne juge pas en connaisseur; ce qui ressemble le plus à la nature me plaît le plus. La peinture n'a-t-elle pas pour but d'imiter la nature?

J'aime beaucoup la grasse et fraîche figure de la femme de Paolo Veronese, peinte par lui. J'aime le genre de ses figures. J'adore Titien, Van Dyck; mais ce pauvre Raphaël!... Pourvu que personne ne sache ce que j'écris! on me prendrait pour une bête. Je ne critique pas Raphaël, je ne le comprends pas; avec le temps, sans doute je comprendrai ses beautés. Cepen-

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le portrait du pape Léon... je ne sais plus com- tien... X, je crois, est admirable.

Une « Vierge avec l'enfant Jésus, » de Murillo, a Attiré mon attention; c'est frais, c'est naturel.

A ma grande satisfaction, j'ai trouvé la galerie des tableaux plus petite que je ne pensais. C'est assassi- nant, ces galeries sans fin, ce labyrinthe plus terrible que celui de Crète.

J'ai passé deux heures dans le palais, je ne me suis pas assise un instant et je ne suis pas fatiguée !... C'est que les choses que j'aime ne me fatiguent pas. Tant qu'il y a tableaux et surtout statues à voir, je suis de fer. Ah ! si on me faisait marcher dans les magasins du Louvre ou du Bon Marché, même chez Worth, alors je pleurerais au bout de trois quarts d'heure.

Aucun voyage ne m'a aussi satisfaite que celui-ci, je trouve enfin des choses dignes d'être vues. J'adore ces sombres palais Strozzi. Et j'adore ces portes im- menses, ces cours superbes, ces galeries, ces colon- nades. C'est majestueux, c'est grand, c'est beau!... Ah! le monde dégénère; on a envie de crouler sous terre en comparant les constructions modernes à ces pierres gigantesques entassées les unes sur les autres et mon- tant jusqu'au ciel. On passe sous des ponts qui réunis- sent des palais à une hauteur prodigieuse...

0 ma fille, ménage tes expressions ; que diras-tu de Rome?

1875

Nice. Jeudi 30 septembre. Je descends dans mon laboratoire et, ô horreur I toutes mes fioles, tous mes ballons, tous mes sels, tous mes cristaux, tous mes acides, tous mes tubes sont débouchés et entassés dans une sale caisse avec le plus grand désordre. Je me mets en fureur, m'assieds par terre et commence de finir de briser les choses qui l'étaient à moitié Quant à ce qui est intact, je ne le touche pas, je ri m'oublie jamais.

Ah ! vous avez cru que Marie est partie, donc elle est morte ! On peut tout casser, tout disperser ! criais-je en brisant toujours.

Ma tante au commencement se taisait, puis :

Est-ce que c'est une jeune fille? c'est un monstre, une horreur !

Au milieu de ma colère, je ne puis m'empêcher de sourire. Car celte a/faire est tout à l'extérieur, elle n'est pas dans mon fond, et, en ce moment, j'ai le bonheur de toucher mon fond, donc je suis parfaitement tran-

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quille et je regarde tout cela comme si cela concernait

une autre que moi.

Vendredi 1er octobre. Dieu ne fait pas ce que je le prie de faire, je me résigne (pas du tout, j'attends). Oh ! que c'est ennuyeux d'attendre et de ne pouvoir rien faire qu'attendre ! Tout cela abîme la femme : les con- trariétés, les résistances des choses d'alentour.

« Si l'homme après sa naissance et dans ses pre- « miers mouvements n'éprouvait pas de résistance dans « le contact des choses d'alentour, il arriverait à ne « pas se distinguer I avec le monde extérieur, à croire « que ce monde fait partie de lui-même, de son corps; « à mesure qu'il y atteindrait de son geste ou de son « pas, il arriverait à se persuader que le tout n'est « qu'une dépendance et une extension de son être per- « sonnel, il dirait avec confiance : L'Univers, c'est a moi. »

Vous avez bien raison de dire que c'est trop bien fait pour être de moi, aussi ne chercherai-je pas à vous le faire accroire. C'est un philosophe qui Ta dit et je le répète. Eh bien, c'est comme cela que j'avais rêvé de vivre, mais le contact des choses d'alentour m'a fait des bleus, ce dont je suis excessivement fâchée.

*

« *

Toutes les personnes qui me plaisaient^ j'ai osé les comparer avec le duc. C'est étrange, eh bien, h toutes les occasions il me revient tout entier et j'en remercie Dieu, car il est ma lumière. Oh! quelle dif- férence! comme je me souviens!... Tout mon bonheur consistait à l'apercevoir, je restais sur la terrasse, je

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le voyais passer quelquefois et je revenais folle à la maison. Je me jetais dans les bras de Colignon, je cachais ma figure sur sa poitrine, elle me laissait faire et puis doucement me faisait lever et me condui- sait à la leçon, tout étourdie encore, ivre de bonheur! . Oh! que je comprends bien cette expression ivre de bonheur, car je l'étais. Je ne le regardais pas comme un semblable, je n'ai jamais sérieusement pensé à U connaître. Le voir... le voir encore... et voilà tout ce que je demandais!... Je l'aime encore et je l'aimerai toujours!...

Qu'il est bon de parler de lui !... Comme ce souvenir est pur ! . . . En y pensant, je sors de cette fange niçoise, je m'élève, je l'aime.

Quand je pense à cela, je ne puis beaucoup écrire, je pense, j'aime et c'est tout.

*

Les désordres dans la maison sont un grand clia- grin pour moi; les détails du service, les chambres sans meubles, cet air de dévastation, de misère me fendent le cœur ! Mon Dieu, prenez-moi en pitié et aidez- moi à arranger cela. Je suis seule. Pour ma tante, tout lui est égal : que la maison croule, que le jardin dessèche... Je neparle même pas des détails... Et moi, ces détails mal soignés m'énervent, me gâtent le caractère. Quand tout est beau, confortable et riche autour de moi, je suis bonne, gaie, et bien. Mais la désolation et le vide me font désolée et vide de tout. L'hirondelle s'arrange son nid, le lion sa fosse, com- ment l'homme, si supérieur aux animaux, ne veut-il rien faire ?

Si je dis : si supérieur, ça ne veut pas dire que je

M. B. 7.

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l'estime, non. Je méprise profondément le genre hu- main et par conviction. Je n'attends rien de bon de lui. IL n'y a pas ce que je cherche et espère : une âme bonne et parfaite. Ceux qui sont bons sont bêtes, et ceux qui ont de l'esprit sont ou rusés, ou trop occupés de leur esprit pour être bons. De plus, chaque créa- ture est essentiellement égoïste. Or cherchez-moi de la bonté chez un égoïste. L'intérêt, la ruse, l'intrigue, l'envie 1! Bienheureux ceux qui ont de l'ambition, c'est une noble passion ; par vanité et par ambition on tâche de paraître bon devant les autres et par mo- ments, et c'est mieux que de ne l'être jamais.

Eh bien, ma fille, avez-vous épuisé toute votre science? Pour le moment oui. Au moins ainsi j'aurai moins de déceptions!... Aucune lâcheté ne me chagrinera, aucune vilaine action ne me surprendra. Il arrivera sans doute un jour je penserai avoir trouvé un homme, mais ce jour-là je me tromperai laidement. Je prévois bien ce jour. Je serai aveuglée, je dis cela maintenant que je vois clair... mais à ce compte., pourquoi vivre? puisque tout est vilenie et scélératesse dans ce monde?... Pourquoi? Parce que je comprends que c'est ainsi, moi. Parce que, quoi qu'on dise, la vie est une fort belle chose. Et parce que, sans trop approfondir, on peut vivre heureusement. Ne compter ni sur l'amitié ni sur la reconnaissance, ni sur la fidélité, ni sur l'honnêteté; s'élever bravement au- dessus des misères humaines et s'arrêter entre elles et Dieu. Prendre tout ce qu'on peut de la vie et vive- ment; ne pas faire de mal à ses semblables, ne pas laisser échapper un instant de plaisir, s'arran- ger une vie commode, bruyante et magnifique ; s'élever absolument et autant que possible au-dessus des autres; être puissantl Oui, puissant! puissant! Pai

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n'importe quoi 1... Alors on est craint ou respecté. Alors on est fort , et c'est le comble de la félicité humaine, parce qu'alors les semblables sont muse- lés, ou par lâcheté ou par autre chose, et ne vous mordent pas.

N'est-il pas étrange de m'entendre raisonner de la ôorte? Oui, mais ces raisonnements chez un jeune chien comme moi sont une nouvelle preuve de ce que vaut le monde... Il faut qu'il soit bien imbibé de saleté et de méchanceté pour qu'en si peu de temps il m'ait tellement attristée. J'ai quinze ans seulement.

Et cela prouve la divine miséricorde de Dieu, car lorsque je serai complètement initiée aux laideurs de ce monde, je verrai qu'il n'y a que Lui tout en haut dans le ciel, moi tout en bas sur la terre. Cette convic- tion me donnera une plus grande force. Je ne tou- cherai aux choses vulgaires que pour m'élever et je serai heureuse quand je ne prendrai pas à cœur les petitesses autour desquelles les hommes tournent, combattent, se mangent et se déchirent, comme des chiens affamés.

Yoilà bien des motsl Et vais-je m'élever? Et comment? Oh! des visions!...

Je m'élève mentalement, toujours mentalement, mon âme est grande, je suis capable d'immenses choses, mais à quoi tout cela me sert-il? puisque je vis dans un coin sombre, ignorée de tousl

Tenez, voilà que je regrette mes fichus semblables! Mais je ne les ai jamais dédaignés, je les cherche au contraire; sans eux, il n'y arien en ce monde. Seule- ment, seulement je les estime ce qu'ils valent et je veux m'en servir.

La multitude, c'est tout. Que m'importent quelques

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êtres supérieurs, il me faut tout le monde, il me faut de l'éclat, du bruit.

Quand je pense que... Revenons au mot éternelle- mentennuyeux et nécessaire... Attendons!... Ah! si Ton savait combien il me coûte d'attendre!

Mais j'aime la vie, j'aime les ennuis comme les joies. J'aime Dieu et j'aime son monde avec toutes ses vilenies, et malgré toutes ses vilenies, et peut-être même à cause de toutes ses vilenies.

*

Il fait très bon encore, l'air est doux, la lune est claire, les arbres sont noirs, Nice est belle; je ne préférerais pas la plus belle vue du monde à celle que j'ai de ma fenêtre. Il fait beau, mais il fait triste, triste, triste.

Je lirai encore un peu, puis j'irai continuer mon roman cérébral.

Pourquoi ne peut-on jamais parler sans exagérer? Mes réflexions noires seraient justes, si elles étaient un peu plus calmes ; leur forme violente leur ôte de leur naturel.

Il y a de froides âmes, il y a de belles actions et il y a des cœurs honnêtes, mais par élans et si rarement qu'on ne peut les confondre avec tout le monde.

On dira peut-être que j'ai ces idées parce que je suis contrariée par quelque chose; mais non, j'ai mes contrariétés habituelles et rien de particulier. Ne cherchez pas autre chose que ce qu'il y a dans ce journal, je suis scrupuleuse et ne passe jamais sous silence ni une pensée ni un doute. Je me reproduis aussi fidèlement que me le permet mon pauvre esprit. Et si on ne me croit pas, si on cherche à voir

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

SI

au delà ou en dedans de ce que je dis, tant pis ! On ne verra rien, car il n'y a rien.

Samedi 9 octobre. Si j'étais née princesse de Bourbon comme Madame de Longue ville, si j'avais pour serviteurs des comtes; pour parents et amis, des rois ; si, dès les premiers pas dans la vie, je n'avais rencontré que des têtes baissées, que des courtisans empressés, si je n'avais marché que sur des blasons, et dormi que sous des dais royaux, si j'avais toute une suite d'aïeux, les uns plus glorieux, plus fiers que les autres; si j'avais tout cela, il me sem- ble que je ne serais ni plus fière, ni plus arrogante que je ne suis.

0 mon Dieu, combien je vous bénis! Ces idées qui me viennent de vous, me retiendront dans le droit chemin et ne me feront pas un instant quitter des yeux l'étoile lumineuse vers laquelle je marche ?

Je crois qu'en ce moment je ne marche pas du tout. Mais je marcherai, et pour si peu an ne dérange pas une aussi belle phrase . ..

Ah ! je suis lasse de mon obscurité I Je dessèche d'inaction, je moisis dans les ténèbres. Le soleil, le soleil, le soleil!...

De quel côté me viendra-t-il ? Quand? ? comment? Je ne veux rien savoir, pourvu qu'il vienne!

Dans mes moments de folie de grandeur, tous les objets me semblent indignes d'être touchés, ma plume se refuse à écrire le nom de tous les jours. Je regarde avec un dédain surnaturel tout ce qui m'entoure et puis je me dis, en soupirant : Allons, du courage, ce temps n'est qu'un passage qui me conduit je serai bien.

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JOURNAL

Vendredi 15 octobre. J'oublie ! Ma tante est allée acheter des fruits devant l'église Saint-Reparate, dana la ville de Nice.

Les femmes tout de suite ont fait cercle autour de moi. J'ai chanté à demi-voix ie Rossigno che volà. Cela les a enthousiasmées et les plus vieilles se mirent à danser; j'ai dit ce que je sais en niçois. En un mot, triomphe populaire. La marchande de pommes me fit la révérence en s' écriant : Che bella regina !

Je ne sais pourquoi les gens du commun m'aiment et, moi-même, je me sens bien entre eux, je me crois reine, je leur parle avec bienveillance et m'en vais après une petite ovation comme aujourd'hui. Si j'étais reine, le peuple m'adorerait.

Lundi 27 décembre. J'ai fait un drôle de rêve. Je volais très haut au-dessus de la terre, une lyre à la main dont les cordes se défaisaient à chaque instant, et je ne parvenais h en tirer aucun accord. Je m'élevais toujours, je voyais des horizons immen- ses, des nuages bleus, jaunes, rouges, mélangés, dorés, argentés, déchirés, étranges, puis tout devenait gris, puis de nouveau éblouissant; et je m'élevais toujours jusqu'à | ce qu'enfin j'arrivais à une si grande hauteur que c'était effrayant; mais je n'avais pas peur, les nuages semblaient gelés, grisâtres et brillants comme du plomb. Tout devint vague, j'avais ma lyre à la main toujours avec ses cordes mal tendues, et au loin sous mes pieds était une boule rougeâtre. la terre.

*

Toute ma vie est dans ce journal, mes plus calmes

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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moments sont ceux j'écris. Ceux-là sont peut-être mes seuls moments calmes.

Si je meurs bientôt, je brûlerai tout, mais si je meurs vieille, on lira ce journal. Je crois qu'il n'y a pas encore de photographie, si je puis m'exprimer ainsi, de toute une existence de femme, de toutes ses pensées, de tout, de tout. Ce sera curieux.

Si je meurs jeune, bientôt, et si par malheur ce journal n'est pas brûlé, on dira : Pauvre enfant! elle a aimé, et tout son désespoir vient de I

Qu'on le dise, je ne veux pas prouver le contraire, car plus je dirai, moins on me croira.

Qu'y a-t-il de plus stupide, de plus lâche, de plus vil que le genre humain ? Rien ! rien ! Le genre humain a été créé pour la perdition du... Bon, j'allais dire pour la perdition du genre humain.

Il est trois heures du matin, et, comme dit ma tante, en veillant je ne gagnerai rien.

Ah ! je suis impatiente. Mon temps viendra, je veux bien le croire, mais quelque chose me dit qu'il ne vien- dra jamais, que je passerai toute ma vie à attendre... toujours attendre. Et attendre... attendre 1...

Je suis fâchée et je n'ai pas pleuré, je ne me suis pas couchée par terre. Je suis calme. C'est mauvais signe; il vaut mieux être furieuse.

Mardi 2 8 décembre. J'ai froid, ma bouche brûle. Je sais bien que c'est indigne d'un esprit fort, de s'abandonner à un vil chagrin, de se ronger les doigts pour les dédains d'une ville comme Nice r mais secouer la tête, sourire avec mépris et ne plus y penser serait trop fort. Pleurer et rager me fait plus de plai- sir.

Je suis arrivée à un tel énervement que chaque mor-

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JOURNAL

ceau de musique qui n'est pas un galop me fait pleurer. Dans chaque opéra je me retrouve, les paroles les plus ordinaires me frappent au cœur.

Un pareil état ferait honneur à une femme de trente ans. Mais à quinze ans avoir des nerfs, pleurer comme une bête à chaque stupide phrase sentimentale !

Tout à l'heure encore je suis tombée à genoux en sanglotant et en implorant Dieu, les bras étendus et les yeux fixés devant moi, tout comme si Dieu était là, dans ma chambre !

Il paraît que Dieu ne m'entend pas; pourtant je crie assez fort. Je crois que je dis des impertinences au bon Dieu.

En ce moment je suis si désespérée, si malheureuse que je ne désire rien! Si toute la société ennemie de Nice venait s'agenouiller devant moi, je ne bougerais pas!

Si ! si I je lui donnerais un coup de pied ! Car enfin qu'est-ce que nous leur avons fait ?

Mon Dieu, est-ce que toute ma vie sera ainsi ? !

Lundi, il y aura un tir aux pigeons; je ne m'en in- quiète seulement pas. Et avant?

Je voudrais posséder le talent de tous les auteurs réunis pour pouvoir donner une juste idée de mon profond désespoir, de mon amour-propre blessé, de tous mes désirs contrariés.

Il suffit que je désire pour que rien n'arrive !. . .

Trouverai-je jamais un chien de la rue, affamé et battu par tous les gamins, un cheval qui depuis le matin jusqu'au soir traîne des poids énormes, un âne de moulin, un rat d'église, un professeur de mathéma- tiques sans leçons, un prêtre destitué, un... diable quel- conque assez écrasé, assez misérable, assez triste, assez humilié, assez abattu, pour le comparer à moi?

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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Ce qu'il y a d'affreux chez moi, c'est que les humi- liations passées ne glissent pas sur mon cœur, mais y laissent leur trace hideuse !

Jamais vous ne comprendrez ma situation; jamais vous ne vous rendrez compte de mon existence. Vous rirez... riez, riez! Mais peut-être se trouvera-t-il quel- qu'un qui pleurera. Dieu, ayez pitié de moi, entendez ma voix; je vous jure que je crois en vous.

Une vie comme ma vie, avec un caractère comme mon caractère ! 1 !

Je n'ai même pas les amusements de mon âge ! Je n'ai même pas ce que chaque Américaine aux jupes retroussées a; je ne danse même pas 1...

Mercredi 29 décembre. Mon Dieu, si vous me faites vivre comme j'aime, je vous promets, mon Dieu, si vous me prenez en pitié, je vous promets d'aller depuis Kharkoff jusqu'à Kieffàpied, comme les pèle- rins. Si en outre vous satisfaites mon ambition et si vous me rendez tout à fait heureuse, je vous promets d'aller à Jérusalem et de faire le dixième du chemin à pied.

N'est-ce pas un péché de faire ce que je fais? Des saints ont fait des vœux, oui, mais j'aiTair de faire des conditions. Non, Dieu voit que mon intention est bonne, et, si je fais mal, il me pardonnera, car je désire bien faire.

Mon Dieu, pardonnez-moi et prenez-moi en pitié, faites que j'accomplisse mes promesses !

Sainte Marie, c'est peut-être bête, mais il me semble que, comme femme, vous êtes plus clémente, plus indulgente, prenez-moi sous votre protection, et je jure de consacrer un dixième de mon revenu à toutes sortes de bonnes œuvres... Si je fais mal, c'est sans le vouloir. Pardon !

M. B. 8

1876

Rome. Samedi 1er janvier. 0 Nice, Nice, y a-t-il une plus jolie ville- au monde après Paris? Paris et Nice, Nice et Paris 1 La France, rien que la France, on ne vit qu'en France.

Il s'agit d'étudier, puisque je suis à Rome pour cela. Rome ne me fait pas l'effet de Rome.

Est-ce bien Rome ? Peut-être me suis-je trompée ? Vivre dans une autre ville que Nice, est-ce possible ? Passer par des villes, les visiter, oui, mais s'y installer 1

Bast 1 je m'habituerai.

Et tous ces gens qui sont restés à Nice, il me semble qu'ils restent dans la position je les ai laissés et ne bougeront que lorsque je serai de retour. Hélas ! ils bougent sans moi, ils s'amusentsans moi et ne se fichent pas mal de la « créature en blanc ».

Je voudrais, étant loin des yeux, être loin des langues.

On me dit qu'on s'occupe de moi. Je ne puis me l'ima- giner.

Je ne pense qu'au mois de mai, quand je ferai mon

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entrée à Nice, quand j'irai à la promenade des Anglais, le matin, sans chapeau, avec mes chiens.

Je suis ici comme une pauvre plante transplantée. Je regarde par la fenêtre et, au lieu de la Méditerranée, je vois de sales maisons; je veux regarder par l'autre fenêtre et, au lieu du château, je vois le corridor de l'hôtel. Au lieu de l'horloge de la tour, j'entends la pendule de l'hôtel...

C'est vilain de prendre des habitudes et de détester le changement.

Mercredi 5 janvier. J'ai vu la façade de San- Pietro, c'est superbe; elle m'a ravi le cœur, sur- tout la colonnade gauche, parce qu'aucune maison ne la dépasse, et ces colonnes avec le ciel pour fond pro- duisent l'effet le plus saisissant. On se croirait dans la vieille Grèce.

Le pont et le fort San-Angelo cont aussi d'après mon idée.

C'est grand, c'est sublime. Et le Coliséel

Qu'ai-je à, en dire après Byron?...

Lundi i 0 janvier. Nous sommes allées chez Mgr de Falloux; mais depuis vingt jours il ne quitte pas son lit. De chez la comtesse Antonelli, mais elle a quitté Rome depuis dix jours. Enfin nous allons au Vatican. Je n'ai jamais vu les grands de près et je n'ai jamais su comment il fallait les aborder, néanmoins mon instinct me disait que nous ne faisions pas comme il fallait. Pensez, le cardinal Antonelli, le pape de fait, sinon de nom, le ressort qui faisait mouvoir toute la machine papale et <jui la sou- tient encore à présent!

DE MARIE BASIIKIRTSEFF.

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Nous arrivons avec une sublime confiance sous la co- lonnade droite, j'écarte, non sans peine, la foule de guides qui nous entoure, et au bas de l'escalier je m'adresse au premier soldat venu et lui demande : son Eminence. Ce soldat me renvoie au chef, qui me donne un autre soldat assez drôlement mis, qui nous fait monter quatre énormes escaliers de marbre de dif- férentes couleurs, et nous arrivons enfin dans une cour carrée qui, à cause de l'inattendu, m'impose beaucoup. Je ne supposais pas une pareille vue dans l'intérieur d'un palais quel qu'il soit, bien que je sache, d'après des descriptions, ce que c'est que le Vatican.

En voyant cette immensité, je ne voudrais pas qu'on détruisît les papes. Ils sont déjà grands pour avoir fait une telle grandeur, et dignes d'être honorés pour avoir employé leur vie, leur puissance et leur or à laisser à la postérité ce colosse abracadabrant qu'on nomme le Vatican.

Dans cette cour nous trouvons des soldats ordinaires, et un officier et deux gardes vêtus comme des valets de carte. Je demande encore son Eminence. L'officier me prie poliment de donner mon nom, je l'écris, on l'emporte et nous attendons. J'attends, tout en admirant notre absurde escapade.

L'ofQcier me dit que l'heure est mal choisie, que le cardinal est à table, et fort probablement il ne pourra recevoir personne. En effet, l'homme revient et nous dit que son Eminence vient de se retirer dans son appar- tement et ne peut pas recevoir, se sentant un peu indis- posée; mais que, si nous voulons avoir la complaisance de laisser la carte en bas et de revenir « demain matin », elle nous recevra probablement.

Et nous partons, tout en riant de notre petite visite au cardinal Antonelli

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Vendredi 14 janvier. A onze heures est venu Katorbinsky, mon jeune et polonais professeur de peinture, et avec iui il a amené un modèle, une vraie figure de Christ, en adoucissant un peu les lignes et les nuances. Ce malheureux n'a qu'une jambe; il ne pose que pour la tête. Katorbinsky m'a dit que c'est lui qu'il prenait pour ses Christ.

Je dois avouer que je fus légèrement intimidée lors- qu'on me dit de copier d'après nature, comme ça, tout de suite, sans préparation ; je pris le fusain et dessinai bravement les contours. « C'est bien, dit le maître; à présent faites la même chose avec le pinceau. » - Je pris le pinceau et je fis ce qu'il disait.

Bien, dit-il encore, à présent peignez.

Et je peignis et au bout d'une heure et demie c'était fait.

Mon malheureux modèle n'avait pas bougé, et moi, je n'en croyais pas mes yeux. Avec Binsa il me fallait deux ou trois leçons pour le contour au crayon et pour copier une toile, tandis qju'ici tout était fait en une fois et d'après nature, contour, couleur, fond. Je suis contente de moi, et si je le dis c'est que je le mérite. Je suis sévère et c'est difficile de me contenter, surtout moi-même.

Rien ne se perd en ce monde. irait donc mon amour? Chaque créature, chaque homme a une égale partie de ce fluide renfermé en lui; seulement, d'après sa constitution, son caractère et les circonstances, ii paraît en avoir plus ou moins; chaque homme aime continuellement, mais des objets différents, et lors- qu'il paraît ne pas aimer du tout, le fluide s'en va vers Dieu, ou vers la nature, en paroles, en écrits ou simplement en soupirs ou en pensées.

DE MARIE BASBKIRTSEFF.

Maintenant il y a des créatures qui boivent, mangent, rient et ne font pas autre chose; chez celles-là le fluide est ou bien absorbé par les instincts animaux, ou bien éparpillé sur tous les objets et sur tous les hommes ea général, sans distinction, et ce sont les personnes qu'on nomme bienveillantes et qui en général ne gavent pas aimer.

Ily a aussi des créatures qui n'aiment personne, comme on dit vulgairement. C'est inexact, elles aiment tou- jours quelqu'un, mais d'une façon différente des autres, qui leur est particulière. Mais^il y a encore des mal- heureux qui véritablement n'aiment pas, parce qu'ils ont aimé, et qu'ils n'aiment plus. Encore une erreur! ils n'aiment plus, dit-on, bien... Pour- quoi souffrent-ils alors? Parce qu'ils aiment toujours et pensent ne plus aimer. Ou à cause d'un amour contrarié ou de la perle d'une personne chère.

Chez moi, plus que chez tout autre, le fluide s'est fait sentir et se montre sans cesse; si je le renfermais eu moi-même, il me ferait éclater.

Je le répands comme une pluie bienfaisante sur un indigne géranium rouge qui ne s'en doute même pas. C'est une de mes fantaisies. Il me plaît, et j'imagine un tas de choses, et je m'habitue à penser à lui et une fois habituée, je me déshabitue difficilement.

Je suis triste ! je crains de craindre... Car lorsque je crains une vilenie, elle arrive toujours. Je n'ose pas prier Dieu, car je n'ai qu'à prier, pour que ce que je demande n'arrive pas. Je n'ose pas rester sans prier, car après je dirais : Ah I si j'avais prié Dieu !

Décidément je vais prier, au moins je n'aurai rien à me reprocher.

Jeudi 20 janvier. Aujourd'hui Facciotti m'a

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fait chanter toutes mes notes ; j'ai trois octaves moins deux notes. Il a été émerveillé. Quant à moi, je ne me gens pas de joie. Ma voix, mon trésor ! mon rêve, c'est de me mettre glorieusement sùr la scène. C'est pour moi tout aussi beau que de devenir princesse.

Nous sommes allées dans l'atelier de Monteverde, puis dans celui du marquis d'Epinay pour lequel nous avions une lettre . D'Épinay fait des statues merveil- leuses; il m'a montré toutes ses études, tous ses essais. Madame M... lui a parlé de Marie comme d'un être extraordinaire et artiste. Nous admirons et lui deman- dons de faire ma statue. Gela coûtera vingt mille francs. C'est cher, mais c'est beau. Je lui dis que je m'aime beaucoup. Il mesure mon pied sur celui d'une statue, le mien est plus petit; d'Epinay s'écrie que c'est Cen- drillon.

Il habille et coiffe admirablement ses statues. Je brûle de me faire sculpter.

*

* *

Dieu, entendez-moi 1 Conservez ma voix ; si je perds tout, ma voix me restera. Moa Dieu, continuez à être bon pour moi, faites que je ne meure pas de dépit et de chagrin. J'ai tant envie d'aller dans le monde! Le temps passe et je n'avance pas, je suis clouée à ma place, moi qui veux vivre, vivre en courant... en che- min de fer; moi qui brûle, qui bous, qui m'impatiente.

« Je n'ai jamais vu une telle fièvre de vie », a dit Doria de moi.

Si vous me connaissiez, vous auriez une idée de mon impatience, de ma douleurl

Pitié I mon Dieu, pitié! Je n'ai que vous, c'est vdui que je prie, c'est vous qui pouvez me consoler 1

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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Samedi 22 janvier. Dina s'est fait coiffer par un coiffeur, moi aussi; mais cet affreux animal m'ar- range hideusement. En dix minutes je change tout et nous partons pour le Vatican. Je n'ai jamais rien vu de comparable aux escaliers et aux chambres que nous traversons. Gomme à Saint-Pierre je ne trouve rien à critiquer. Un domestique tout habillé de damas rouge nous conduit dans une longue galerie adorable- ment peinte, avec des médaillons en bronze incrustés dans les murs et des camées. A droite et à gauche sont des chaises assez dures, et au fond le buste de Pie IX, au-dessous duquel se trouve un bon fauteuil doré, en velours rouge. L'heure fixée était onze heures trois quarts, mais à une heure seulement la portière s'ouvre et après quelques gardes, des officiers en uniforme, et entre plusieurs cardinaux, paraît le Saint-Père, habillé de blanc avec un manteau rouge, et s'appuyant sur une canne à pomme d'ivoire.

Je le connaissais bien par ses portraits, mais en réa- lité il est beaucoup plus vieux, tant que sa lèvre infé- rieure pend comme chez un vieux chien.

Tout le monde s'est mis à genoux ; le pape s'appro- cha premièrement de nous et demanda qui nous étions; un cardinal lisait les lettres d'audience et lui disait les noms.

Russes? Alors de Pétersbourg?

Non, Saint-Père, dit maman, de la Petite-Russie.

Ces demoiselles sont à vous? demanda-t-il en- core*.

Oui, Saint-Père.

Nous étions à droite ; ceux du côté gauche étaient à genoux.

ïlelevez-vous, relevez-vous, dit le Saint-Père. Dina voulut se relever.

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Non, dit-il, c'est pour ceux qui sont à gauche , vous pouvez rester.

Et il lui posa la main sur la tête de façon à la faire incliner très bas. Puis il nous donna sa main à baiser et passa à d'autres, adressant quelques mots à chacun. Quand il passa du côté gauche, ce fut à notre tour de nous relever. Ensuite il s'arrêta au milieu et de nouveau on s'agenouilla, et il nous fît un petit discours en fort mauvais français, comparant les demandes d'indul- gences à l'approche du Jubilé, au repentir qui vient au moment de mourir, et disant qu'il fallait gagner le ciel peu à peu, en faisant tous les jours quelque chose d'agréable à Dieu.

C'est peu à peu qu'il faut gagner sa patrie, dit-il, mais la patrie ce n'est pas Londres, ce n'est pas Saint- Pétersbourg, ce n'est pas Paris, c'est le ciel ! Il ne faut pas attendre au dernier jour de sa vie, il faut y penseï tous les jours, et non pas faire comme on fait à l'ap- proche du Jubilé. Non è vero ? ajouta-t-il en italien se tournant vers un de sa suite, anche il cardinale*** (le nom m'échappe) lo sà.

Le cardinal apostrophé se mit à rire, ainsi que tous les autres ; ça devait avoir un sens pour eux, et le saint Père s'en alla très content et très souriant, après avoir donné sa bénédiction aux personnes, aux chapelets, aux images, etc. J'avais un chapelet que j'ai enfermé dans ma boîte à savon, aussitôt rentrée.

Pendant que ce vieux bénissait et parlait, je priais Dieu de faire en sorte que la bénédiction du pape me fût une vraie bénédiction et que je fusse délivrée de tous mes chagrins.

Il y avait des cardinaux qui me regardaient, tout comme s'ils étaient à la sortie de l'Opéra de Nice.

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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Dimanche 23 janvier, Ah! comme je m'en- nuie ! Si au moins nous étions tous ensemble ! Quelle folle idée de se séparer ainsi 1 II faut toujours être ensemble, les ennuis sont moindres, on se sent mieux. Jamais, jamais on ne se partagera plus en deux. Nous serions cent fois mieux ensemble, grand-papa, ma tante, tout le monde et Walitsky.

Lundi 7 février. Au moment nous descen- dons de voiture à la porte de l'hôtel, je vois deux jeunes Romains qui nous regardent rentrer. Aussitôt nous nous mettons à table et les hommes se postent au milieu de la place et regardent nos fenêtres.

Maman, Dina et les autres en riaient déjà; mais moi, plus prudente, craignant de m'animer pour deux faquins peut-être, car je n'étais pas sûre que ces hommes fus- sent les mêmes que ceux de la porte de l'hôtel, j'en- voyai Léonie dans une boutique en face, en lui recom- mandant de bien examiner les deux personnes et de venir me les décrire. Léonie revient et me décrit le plus petit. « Ce sont des messieurs tout à fait comme il faut, » dit-elle. De ce moment on ne fait qu'aller aux fenêtres, regardant au travers des jalousies, et faire de l'esprit sur ces deux malheureux qui sont exposés à. la pluie, au vent et à la neige.

Il était six heures quand nous sommes rentrées et ces deux anges sont restés jusqu'à onze heures moins un quart sur la place à nous attendre. Mais quelles jambes il faut avoir pour rester cinq heures de- bout ! -

Lundi 14 février. L'Italien, selon sa coutume, est venu ce soir. Maman a envoyé Fortuné acheter du papier. Ce monsieur a arrêté Fortuné et lui a parié, et

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ainsi plusieurs fois. Voici le récit, qui, pour n'être pas aussi classique que celui de Théramène, n'est pas moins intéressant, assaisonné d'un accent niçois qui n'est pas sans charme :

« Je suis descendu chercher du papier; alors ce monsieur m'a parlé. Il m'a dit : Est-ce que c'est ici demeurent ces dames ? Je lui ai dit : Oui. Alors il m'a dit : « Si elles voulaient visiter ma villa, je leur enverrais un coupé ou un landau, ce qu'elles voudraient, » Alors, je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors il m'a dit que si, que vous le connaissiez. « La mère de ces demoiselles me connaît et nous nous rencontrons tous les soirs, à la villa Borghèse et au Pincio. » Alors je lui ai parlé tant, qu'il m'a donné sa carte. Alors je vous l'ai portée et je suis descendu. Il m'a de nouveau parlé. Alors je lui ai dit que les dames m'ont défendu de parler, et alors il m'a dit : « Je vais à la maison faire une lettre; dans une demi-heure, je reviendrai et vous descendrez pour la prendre. » Alors je lui ai dit que je ne pouvais pas descendre à chaque instant. Alors il m'a dit : « Que les dames laissent pendre un fil auquel j'attacherai ma lettre et elles l'attireront sur le balcon. Est-ce que ces dames ont du fil ? » Alors je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors, il m'a dit : « Mais que ces dames disent par qui je puis leur être présenté, et j'irai trouver cette personne. » Alors je ne lui ai rien dit ; alors il m'a dit que c'était pour la de- moiselle qui était hier à la villa Borghèse, en noir, avec des cheveux pendants (c'était Dina). Alors il m'a dit que si vous voulez visiter sa villa, il y fera rester du monde et ira vous la montrer, et si vous voulez, il vous enverra sa voiture... »

Il fallait voir cette mine de Fortuné, les mains croisées derrière le dos, un pied en avant, la bouche

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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ouverte jusq u'aux oreilles, et les yeux canailles comme chez le plus grand diable de la terre.

C'est presque espagnol, et nous en rions tant, que Lola en est presque évanouie quelques minutes. Un vrai roman de Rosine.

Au commencement, je me suis fâchée, j'ai trouvé que c'était impertinent; mais en voyant quel plaisir cela faisait à Dina et à sa mère, j'ai oublié ma colère, pour me joindre au chœur joyeux des plaisanteries amusantes.

Dina en a rougi comme une pivoine, ça va lui don- ner ses airs vainqueurs et provocateurs; elle est désa- gréable quand elle prend ces airs-là I

Ce monsieur a une villa, il a sans doute de la for- tune. Dieu I s'il épousait Dina I je le désire plus qu'au- cune chose, et justement on vient de nous envoyer des robes de chez Worth, et la sienne est toute couverte de fleurs blanches comme de la fleur d'oranger.

Mardi 15 février. Rossi vient nous voir et de suite on lui demande qui est ce monsieur, a C'est le comte A..., le neveu du cardinal ! » Bigre ! il ne pou- vait pas être autre chose.

Le comte A... ressemble à G... qui est parfaitement beau, comme on sait.

Ce soir, comme il me regardait moins, j'ai pu le regarder plus. J'ai donc regardé A... et je l'ai bien vu; il est charmant, mais il faut ajouter que je n'ai pas de chance et que ceux que je regarde ne me regardent pas. Il m'a lorgnée, mais convenablement, comme le premier jour. Il a aussi beaucoup posé et, quand nous nous sommes levées pour sortir, il a sauté sur sa lor- gnette et n'a pas cesse de regarder.

Je vous ai demandé qui est ce monsieur, dit ma

M. B. 0

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mère à Rossi, parce qu'il me rappelle beaucoup mon fils.

C'est un charmant garçon, dit Rossi; il est un peu passerello, il est très gai et plein d'esprit et très beau.

Je suis ravie en entendant cela. Depuis longtemps, je n'ai eu autant de plaisir que ce soir.

Je m'ennuyais, je n'avais envie de rien, parce que je n'avais à qui penser. De ce soir tout change, je me remue.

Il ressemble beaucoup à mon fils, dit ma mère. ;

C'est un charmant garçon, dit Rossi, et, si vous voulez, je vous le présenterai, je serai charmé.

Vendredi 1 8 février. Au Gapitole, ce soir, il y a un grand bal paré, costumé et masqué. A onze heures nous y allons, moi, Dina et sa mère. Je n'ai pas mis de domino ; une robe de soie noire à longue queue, corsage collant, une tunique de gaze noire garnie de dentelle d'argent, drapée devant et retroussée derrière, de façon à former le plus gracieux capuchon du monde, un masque de velours noir et dentelle noire, des gants clairs et une rose et du muguet au corsage. C'était ravissant. Aussi notre entrée produit un immense effet.

J'avais très peur et n'osais parler à personne, mais tous les hommes nous ont entourées, et j'ai fini par prendre le bras de l'un d'eux que je n'ai jamais vu. C'est très amusant, mais je crois que la plupart du monde m'a reconnue. Il fallait mettre moins de coquetterie dans ma toilette, n'importe.

Trois Russes ont cru me reconnaître, et allaient derrière nous, parlant haut le russe, espérant que nous nous trahirions; mais au lieu de cela, je fis faire cercle autour de moi et parlai italien . Ils s'en allèrent,

DE MARIE BASHKIRTSEFF,

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disant qu'ils étaient bêtes et, que j'étais une Italienne. Arrive le duc Cesaro.

Qui cherches-tu ?

A... Va-t-il venir?

Oui ; en attendant, reste avec moi. . . la plus élégante femme de toute la terre J

Oh ! le voilà... Mon cher, je te cherchais.

Bah!

Seulement, comme c'est pour la première foi» que je vais t'entendre , soigne ta prononciation , tu perds beaucoup vu de près. Soigne ta conversa- tion !

Il paraît que c'était spirituel, car Cesaro et deux autres se sont mis à rire comme des gens enchantés. Je sentais bien qu'ils me reconnaissaient tous.

On reconnaît bien ta taille, me disait-on de tous côtés. Pourquoi n'es-tu pas en blanc?

Je crois, ma parole d'honneur, que je joue un rôle de chandelier, dit Cesaro, voyant que nous ne cessions de parler avec A...

Je le crois aussi, dis-je, va-t'en.

Et prenant le bras du jeune fat, je m'en allai par tous les salons sans m'occuper du reste du monde, comme d'autant de chiens.

A... a la figure parfaitement joli e, un teint mat, des yeux noirs, un nez long et régulier, de jolies oreilles, une petite bouche, des dents très passables et une moustache de vingt-trois ans. Je l'ai traité de petit faux, de jeune fat, de malheureux, de dévergondé, et il me raconta le plus sérieusement du monde comment, à dix-neuf ans, il s'est échappé de la maison pater- nelle; comment il s'est jeté jusqu'au cou dans la vie; combien il est blasé... qu'il n'a jamais aimé, etc.

Combien de fois as-tu aimé ? demanda t-iV

100

JOURNAL

Deux fois.

Oh! oh!

Peut-être même plus.

Je voudrais bien être le plus.

Jeune présomptueux!... Dis-moi pourquoi toug ces gens m'ont prise pour la dame en blanc?

Mais tu lui ressembles. C'est pour cela que je suis avec toi. Je suis amoureux d'elle comme un fou.

C'est peu aimable à dire.

Que veux-tu? c'est ainsi.

Tu la lorgnes, Dieu merci, assez, et elle est con«

tente, et elle pose?

Non, jamais. Elle ne pose jamais... On peut tout dire, excepté cela !

On voit bien que tu en es amoureux.

Je le suis, de toi : tu lui ressembles.

Fi ! je suis bien mieux faite ?

N'importe, donne-moi une fleur.

Je lui donnai une fleur et il me donna une branche de lierre en échange. Son accent et son air languissant m'agacent.

Tu as l'air d'un prêtre. Est-ce vrai que tu vas être consacré?

Il se mit à rire.

Je déteste les prêtres, j'ai été militaire.

Toi ! tu n'as été qu'au séminaire.

Je hais les Jésuites; c'est pour cela que je suis sans cesse' brouillé avec ma famille.

Mon cher, tu es ambitieux et tu aimeras qu'on te baise la pantoufle.

Quelle adorable petite main ! s'écria-t-il, en me la baisant, opération qu'il répéta plusieurs fois dans la soirée.

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

104

Pourquoi as-tu si mal commencé avec moi ? de- mandai^ e.

Parce que je t'avais prise d'abord pour une Romaine, et je déteste ce genre de femme . En effet, lorsque j'étais avec Cesaro, il m'offrit de nous asseoir et A... se mit h ma gauche, et pendant que je répondais à mon cavalier, il essaya de me prendre la taille de l'air le plus bête du monde.

Si tu ne vas pas chasser ce petit fou, dis-je à Ce- saro, je vais m'en aller.

Et Cesaro a chassé le petit fou.

Je n'ai vu les hommes qu'un peu à la promenade, au théâtre et chez nous. Dieu, qu'ils sont différents dans un bal masqué ! Si grands et si réservés dans leurs voitures, si empressés, si canailles et si bêtes ici 1 Doria seul ne perdait pas sa dignité. C'est peut-être parce qu'il est trop au-dessus des misères humaines. Dix fois j'ai quitté mon jeune amuseur, et dix fois il m'a retrouvée.

Dominica disait de partir, mais le petit nous retenait. Enfin nous parvenons à trourfcr deux fauteuils et alors la conversation change.

Nous parlons de saint Augustin et de l'abbé Pré- vost.

Enfin, nous nous sauvons sans qu'on pense à nous suivre, car tous ceux qui m'ont vue dans la rue m'ont reconnue.

Je me suis amusée et désillusionnée.

A... ne me plaît pas tout h fait, et pourtant...

Ah! le misérable fils de prêtre a emporté mon gant et a baisé ma main gauche.

Tu sais, dit-il, je ne dis pas que je porterai tou- jours ce gant sur mon cœur, ce serait bête, mais ce sera un souvenir agréable.

M. B. 9.

JOURNAL

Nous avons laissé Fortuné pour détourner les soup- çons; il retourna tout seul.

Lundi 21 février. J'ai l'honneur de vous présen- ter une folle. Jugez seulement. Je cherche, je trouve, j'invente un homme, je vis, je ne jure que pai lui, je le mêle h toutes choses et puis, quand il sera bien entré dans ma te qui est ouverte à tous les vents, j'aurai des ennuis et peut-être des chagrins et des larmes. Je suis loin de désirer que cela arrive, mais je le dis par prévoyance.

Quand donc viendra le véritable carnaval de Rome? Jusqu'à présent, je n'ai vu que des balcons garnis d'é- toffe blanche, rouge, bleue, jaune, rose, et peu de masques.

Mercredi 23 février. Nos voisins sont là, la dame est aimable, il y a des chars ravissants. Troïly et Gior- gio sont dans une belle voiture à grands chevaux et les domestiques sont en culottes blanches. C'était la plus jolie voiture. Ils nous inondent de fleurs. Dina est rouge et sa mère est rayonnante.

Enfin, le coup de canon a retenti, les chevaux vont courir etA...n'estpas venu jmaisle jeune homme d'hier vient, et comme nos balcons se touchent, nous nous mettons à parler. Il me donne un bouquet, je lui donne un camellia, et il me dit tout ce qu'un jeune homme comme il faut peut dire de tendre et d'amoureux à une demoiselle à qui il n'a pas eu l'honneur d'être pré- senté. Il me jure de garder cette fleur toujours, de la sécher dans sa montre. Et il me promet de venir à Nice pour me montrer les pétales de la fleur qui res- tera toujours fraîche dans son cœur. C'était très amu- sant

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

103

Le comte B... (c'est le nom du bel inconnu) ne m'at- tristait pas, lorsque ayant abaissé les yeux jusqu'à la vile multitude d'en bas, je vis A... qui me saluait. Dina lui lança un bouquet et dix bras de vilains s'étendireni pour le saisir au vol. Un homme y parvint; mais A... avec le plus grand sang-froid, le prit à la gorge et le tint dans ses mains nerveuses, tant que le misérable ne lâcha sa prise. C'était si beau que A.... avait l'air presque sublime. J'en fus enthousiasmée et, oubliant ma rougeur, rougissant de nouveau, je lui donnai un ca- mellia et la ficelle tomba avec. Il la prit, la mit dans sa poche et disparut. Alors, tout émue, encore, je me retournai vers B..., qui saisit l'occasion de m'adresser des compliments sur la manière dont je parle l'italien et sur n'importe quoi.

Les barberi passent comme le vent au milieu dés huées et des sifflets de la populace, et sur notre balcon on ne parle que de la manière adorable dont A... reprit le bouquet. En effet, il avait l'air d'un lion, d'un tigre; je ne m'attendais pas à une telle chose de la part de ce jeune homme délicat.

C'est, comme j'avais dit au commencement, un mé- lange bizarre de langueur et de force.

Je vois encore ses mains crispées qui serrent la gorgf du faquin.

Vous rirez peut-être de ce que je vais vous dire, mais je vous le dirai tout de môme.

Eh bien, par une action pareille, un homme peut se faire aimer tout de suite. Il avait l'air sicalme en étouf- fant ce vilain que j'en perdis la respiration.

A la maison, chaque fois qu'on se raconte cela, je rougis comme une rose de Nice.

Trois quarts d'heure après, au plus fort de ma flir- tation avec le voisin, je vis, au bout d'un long bâton,

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JOURNAL

tout orné de papier d'or, un immense bouquet porté par un faquin qui ne savait à qui il fallait l'offrir, lorsqu'une canne, en s'appuyant sur le balcon, Je fît pencher de mon côté»

Gâtait A... qui me rendait mon camellia. D'abord je n'ai pas compris, je n'ai pas vu A...; mais aubout d'une seconde d'hésitation je soulevai avec peine le magni- fique bouquet et le pris dans mes bras en souriant à l'affreux fils de prêtre.

Oh ! mais c'est splendide ! criait la dame anglaise.

E bello veramente, disait B... un peu vexé.

C'est charmant, disais-je moi-même, enchantée jusqu'au fond du cœur.

Et portant mon trophée, je me mis en voiture et regardai encore une fois l'affreux fils de prêtre.

Après m'avoir vue prendre son bouquet, il me salua de sa façon calme et disparut, on ne sait pas où.

Toute la soirée, je ne parle que décela, j'interromps toutes les conversations pour en parler encore. N'est- ce pas qu'A... est adorable? Je le dis comme pour rire, mais j'ai peur de le penser vraiment. A présent je tâche de persuader aux miens que je m'occupe d' A... et on ne me croit pas; mais dès que je dirai le contraire de ce que je dis en ce moment, on croira et on aura raison.

Je suis de nouveau impatiente, je voudrais dormir pour abréger le temps, pour aller au balcon.

Lundi 28 février. En sortant sur le balcon au Corso, je trouve tous nos voisins h leur poste et le car- naval très animé. Je regarde en bas, en face, et je vois le Cardinalino avec un autre. L'ayant aperçu, je me 6uis troublée, j'ai rougi et je me remis debout; mais le méchant fils de prêtre n'était plus et je me retour-

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

4 05

nai vers maman, qui tendait la main à quelqu'un.,, à Pietro A...

Ah! àlabonneheure.Tu es venu sur mon balcon, ce n'est pas malheureux.

Il reste un temps de politesse près de ma mère et après il se met à côté de moi.

J'occupe, comme toujours, l'extrême droite du balcon qui touche, comme on sait, celui de l'Anglaise. B... est en retard; sa place est prise par un Anglais, que l'An- glaise me présente et qui se montre très empressé.

Mais, quelle vie faites-vous? dit A... de son air calme et doux. Vous n'allez plus au théâtre?

J'étais malade, j'ai encore mal au doigt.

Où? (et il voulut me prendre la main). Vous savez, je suis allé chaque soir à l'Apollo et je n'y suis resté que cinq minutes.

Pourquoi?

Pourquoi? répéta-t-il, en me regardant droit dans les prunelles.

Oui, pourquoi ?

Parce que j'y allais pour vous et que vous n'y étiez pas.

Il me dit encore bien des choses dans ce genre, roule 6es yeux, se démène et m'amuse beaucoup.

Donnez-moi une rose?

Pourquoi faire?

Convenez avec moi que je faisais une question embarrassante. J'aime h faire des questions auxquelles on doit répondre bêtement ou pas du tout.

Regardez donc ce tube, dis-je en désignant un affreux animal, en long surtout, en grand chapeau. Si vous pouviez l'aplatir, je vous donnerais une rose.

Dès lors, ce fut un spectacle des dieux. A... et Plouden s'escrimèrent de leur mieux à jeter de vieux

EN N A

44, Rue de la Tour. PARIS

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JOURNAL

bouquets à la tête de cet homme qui, s'animant h son tour, commença à nous en lancer.

J'étais protégée par le Gardinalino etPlowden, et les bouquets, je devrais plutôt dire les balais, tombaient tout autour de moi. On finit par casser une vitre et une lanterne. C'était plein d'intérêt.

B... m'offre une grande corbeille de fleurs; il rougit et se mord les lèvres; je ne sais vraiment ce qu'il a. Mais laissons cet ennuyeux personnage et revenons aux yeux de Pietro A...

Il a des yeux adorables, surtout lorsqu'il ne les ouvre pas trop. Sa paupière, qui recouvre la prunelle au quart, donne à ses yeux une expression qui me monte à la tête et me fait battre le cœur.

Dimanche 5 mars. A la villa Borghèse, il y a une grande course; un homme qui s'engage h faire qua- rante fois le tour de la place de Sienne, dans la villa même, en une heure cinq minutes. Grand concours de monde, sans doute, à la tête duquel se trouve la ravis- sante princesse.

Zucchini est là, il me fait rire. Doria et une foule d'autres. Gela me rappelle les courses de chevaux, et tout ce monde qui se promène sur l'herbe est d'un effet très gracieux.

PanI j'aperçois le Cardinalino et me détourne pouf parler à Debeck, parce que je sens que je rougis.

Bonjour, mademoiselle, dit-il en arrivant.

Bonjour, monsieur.

Voilà deux personnes qui existent pour moi, Tune indépendamment de l'autre, Doria et A... Doria, majesté, glace et terreur. A..., gaieté, coquetterie et charme. Pietro A... me plaît visiblement.

DE MARIE BASKKIRTSEFF.

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Je dis que j'ai mangé des violettes, et Plowden et Car- dinalino m'en demandent et j'en donne de mon bou- quet et ils en mangent comme deux ânes.

A... a fini par manger les fils de soie que je tirais de ma frange.

*

*

A... est un charmant enfant, ses boutades^ m'en- chantent; par exemple, il apporte des cartes et me prie de jouer.

Plouden demande aussi à jouer.

Mais on ne peut pas! s'écrie le fougueux fils de prêtre, en ouvrant de grands yeux.

Si, si, si, dis-je, on peut jouer à trois, c'est la même chose.

La même chose! dit-il, en me regardant comme si on l'avait piqué avec une épingle.

J'ai, tout en écrivant, sa voix dans les oreilles ; j'en suis très amoureuse. Je le dis, tout naturellement comme je le sens. Quand il s'en va, je suis fâchée, je n'en ai jamais assez. C'est absurde de s'amouracher des gens, comme moi!

Au moins, pour tourmenter Pietro, dit Dina, sois bonne avecB...

Tourmenter! je n'en ai nulle envie. Tourmenter, exciter la jalousie, fi! En amour, cela ressemble au fard que Ton se met sur le visage. C'est vulgaire, c'est bas. On peut tourmenter involontairement, naturellement pour ainsi dire, mais, le faire exprès, fi ! !

D'ailleurs, je ne peux pas le faire exprès, je n'ai pas assez de caractère. Est-ce possible d'aller parler et faire l'aimable avec un monstre quelconque, quand le Gardinalino est et qu'on peut lui parler?

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Cette canaille fait une cour obstinée à maman qui l'appelle son cher enfant.

J'aime à le voir si gentil avec elle. Il se plaint de ses parents, qui ne veulent pas qu'il ait des chevaux parce qu'il a trop dépensé, lorsque, s'étant échappé à dix-sept ans, il s'est engagé dans l'armée. Il aura vingt-trois ans en avril.

Un enfant par l'âge et par le caractère.

Lundi 6 mars. Je me rappelle, hier, pendant la course, j'ai laissé tomber mon bouquet. A... sauta en bas, le ramassa et fut obligé de grimper à genoux pour remonter.

Comment va-t-il faire pour monter? s'écria Dina.

Ohl c'est très-facile, dis-je.

Tout ce que je fais est très facile, dit le petit en s'époussetant les genoux. Je m'expose au ridicule et c'est très facile. Et il se mit à regarder de loin, pour faire voir qu'il était piqué.

Mai 1877 (En note). « Prière, une fois pour « toutes, de ne pas accorder trop d'importance à mes « admirations; je ne pensais pas ce que j'écrivais c d'A... ; je l'embellissais, pour créer un roman, »

Mars. A trois heures nous sommes près de la porte delPopolo. Debeck, Plowden et A... nous y ren- contrent. A... m'aide à monter en selle et nous partons.

Mon amazone est en drap noir et faite d'une seule pièce par Laferrière, de sorte qu'elle n'a rien de la rai- deur anglaise, ni de la misère ordinaire; c'est une robe princesse collante... partout.

Comme vous êtes chic à cheval l dit Ant...

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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Flowden m'ennuie en voulant sans cesse rester avec moi.

Pietro s'inquiète de ce que fait maman qui nous suit en landau.

Une fois seule avec le Cardinalino, la conversation tombe naturellement sur l'amour.

L'amour éternel, c'est la tombe de l'amour, dit le petit; il faut aimer un jour, puis changer.

Charmante idée ! C'est votre oncle le cardinal, qui vous l'a enseignée?

Oui, dit-il en riant.

Misérable fils de chien et de prêtre, je crois qu'il m'a fâchée sérieusement par cette vérité dite de son air calme I

Une fois en rase campagne, nous prenons le galop, sautons des fossés et allons comme le vent. C'est ado- rable. Il monte parfaitement à cheval.

Mardi 7 mars. A force de dire des bêtises, je suis tombée amoureuse de ce garnement. On ne peut pas dire que ce soit de l'amour; il «h donné son portrait à maman, et, une fois lui parti, je l'emporte chez moi, je le regarde, et je le trouve charmant, et je m'endors en y songeant. Et je le vois dans ma fantaisie, et je trouve tant de choses à lui dire 1...

Mardi S mars. Je vais mettre mon amazone, et à quatre heures je me trouve à la porte du Peuple, le Cardinalino m'attend avec deux chevaux. Maman et Dîna suivent en voiture.

Prenons par ici, dit mon cavalier.

Prenons.

Et nous gommes entré? 4ans une espèce de champ, M. b. 10

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vert et gentil endroit qu'on nomme la Farnésink. Il

a recommencé sa déclaration en disant :

Je suis au désespoir 1

Qu'est-ce que c'est que le désespoir?

- C'est quand un homme désire une chose et qu'il ne peut pas l'avoir.

Vous désirez la lune?

Non, le soleil.

est-il? dis-je en regaraanî « l'horizon; il est

couché, je crois.

Non, il est qui m'illumine : c'est vous.

Bast! bast!

Je n'ai jamais aimé, je déteste les femmes, je n'ai eu que des intrigues avec des femmes faciles.

Et en me voyant vous m'avez aimée?

Oui, à l'instant même, le premier soir, au théâtre.

Vous avez dit que c'était passé.

J'ai plaisanté.

Comment puis-je savoir quand vous plaisantez et quand vous êtes sérieux?

Mais cela se voitl

C'est juste; on voit presque toujours quand une personne dit vrai ; mais vous ne m'inspirez aucune confiance, et vos belles idées sur l'amour, encore moins.

Quelles sont mes idées ? Je vous aime et vous ne me croyez pas. Ah! dit-il en se mordant les lèvres et en regardant de côté, alors je ne suis rien, je ne puis rien.

Allez, faites l'hypocrite, dis-je en riant.

L'hypocrite! s'écria-t-il en se retournant furieux, toujours l'hypocrite, voilà ce que vous pensez de moi?

Et autre chose encore. Taisez-vous, écoutez. Si, en ce moment, un de vos amis passait, vous vous

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

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tourneriez vers lui, et lui feriez un signe avec l'œil, et Tous ririez !

Moi, hypocrite! oh! si c'est ainsi, bien, bien!. ..

Vous martyrisez votre cheval ; descendons.

Vous ne croyez pas que je vous aime? dit-il encore en cherchant mes yeux et en se baissant vers moi, avec une expression de sincérité qui m'a fait pal- piter le cœur.

Mais non, dis-je faiblement. Tenez votre cheval et descendons.

Toutes ses tendresses étaient encore mêlées de pré- ceptes d'équitation.

Peut-on ne pas vous admirer ? dit-il en s'arrétant, quelques pas plus bas que moi et en me regardant. Vous êtes belle, reprit-il, seulement je crois que vous n'avez pas de cœur.

Au contraire, j'ai un excellent cœur, je vous as- sure.

Vous avea un excellent cœur et vous ne voulez pas aimer!

Cela dépend.

Vous êtes une enfant gâtée, n'est-ce pas?

Pourquoi ne me gâterait-on pas? Je ne suis pas ignorante, je suis bonne, seulement je suis em- portée.

Nous descendions toujours, mais pas à pas, car la descente était très-rapide et les chevaux s'accrochaient aux inégalités du terrain, aux touffes d'herbes,

Moi, j'ai un mauvais caractère, je suis furieux, emporté, colère; je veux me corriger... Sautons ces fossés, voulez-vous?

Non.

Et j'ai passé par un petit pont pendant qu'il sautait le fossé.

112

JOURNAL

Allons au petit trot jusqu'à, la voiture, dit-il, car nous avons fini de descendre.

Je mis mon cheval au trot, mais, à quelques pas de la voiture, il prit le galop. J'ai tourné à droite, A... me suivit, mon cheval allait d'un galop très-rapide ; j'es- sayai de le retenir, mais il prit carrière. La rosse s'était emportée. La plaine était grande; je courais, mais mes efforts étaient vains ; mes cheveux tombèrent sur mes épaules, mon chapeau roula à terre, je faiblissais, j'eus peur. J'entendais A... derrière moi, je sentais l'émotion qu'on avait dans la voiture, j'eus envie de sauter à terre, mais le cheval allait comme un trait. C'est bête d'être tuée ainsi, pensais-je, je n'avais plus de force; il faut qu'on me sauve!

Retenez-le! cria A... qui ne pouvait me rattraper.

Je ne peux pas, dis-je à voix basse.

Mes bras tremblaient. Un instant encore et j'allais perdre connaissance, quand il arriva tout près, donna un coup de cravache à la tête de ma monture, et je saisis son bras, tant pour me retenir que pour le tou- cher.

Je le regardai, il était pâle comme un mort ; jamais je n'ai vu une figure aussi bouleversée !

Dieu! répétait-il, quelle émotion vous m'avez causée !

Oh! oui, sans vous, je tombais; je ne pouvais plus le retenir. A présent, c'est fini... Eh bien, c'est îoli, a\outai-je en essayant de rire. Qu'on me donne mon chapeau!

Dina était descendue, nous nous approchâmes du Jandau. Maman était hors d'elle, mais elle ne me dit rien : elle savait qu'il y avait quelque chose et ne vou- lait pas m'ennuyer.

Nous irons doucement, au pas, jusqu'à la porte.

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

Oui, oui.

Mais quelle peur vous mfavez faite! et vous, avez-* vous eu peur?

Non, je vous assure que non.

Oh! que si, je le vois.

Ce n'est rien, rien du tout.

Et au bout d'un instant nous nous mîmes à décliner le verbe « aimer» sur tous les tons ; il me raconte tout depuis le premier soir qu'il m'a vue à l'Opéra, et qu'en voyant Rossi sortir de notre loge, il sortit de la sienne et alla à sa rencontre.

Vous savez, dit-il, je n'ai jamais aimé personne, ma seule affection était pour ma mère, tout le reste... Je ne regardais jamais personne au théâtre, je n'allais ja.mais au Pincio. C'est bête, tout cela, je me moquaig de tout le monde, et à présent j'y vais.

Pour moi?

Pour vous. Je suis obligé...

Obligé?

Par une force morale : sans doute je pourrais produire un effet sur votre imagination, si je vous réci- tais une déclaration de roman; mais c'est bête, je ne pense qu'à vous, je ne vis que par vous. D'abord l'homme est une créature matérielle, il rencontre une foule de gens, et une foule d'autres pensées l'occupent. Il mange, il parle, il pense à autre chose, mais je pense souvent à vous, le soir.

Au club, peut-être?

Oui, au club. Quand la nuit vient, je teste & songer, je fume et je pense à vous. Puis, surtout lors- qu'il fait sombre, quand je suis seul, je pense, je rêve, j'arrive à une telle illusion que je vous crois là. Jamais, reprit-il, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve à présent. Je pense à vous, je sors pour vous. La preuve, c'est que

M. B. 10.

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depuis que vous n'allez plus à l'Opéra, je n'y vais plus. C'est surtout quand je suis seul que je songe. Je me représente, en imagination, que vous êtes là; je vous assure que je n'ai jamais senti ce que je sens, d'où je conclus que c'est de l'amour. Je désire vous voir, je vais au Pincio ; je désire vous voir, je suis furieux, puis je rêve de vous. C'est comme cela que j'ai commencé à éprouver le plaisir de l'amour.

Quel âge avez-vous ?

Vingt-trois ans. J'ai commencé la vie depuis dix-sept ans, j'ai pu devenir amoureux cent fois, je ne le suis pas devenu. Je n'ai jamais été comme ces garçons de dix-huit ans, qui tiennent à une fleur, un portrait; c'est bête, tout cela. Si vous saviez, quelque» fois, je pense, je trouve tant à dire et, et...

Et vous ne pouvez pas?

Non, ce n'est pas cela; je suis devenu amoureux et béte.

Ne pensez pas cela, vous n'êtes pas du tout bête.

Vous ne m'aimez pas, dit-il en se tournant vers moi.

Je vous connais si peu, que vraiment c'est im- possible de savoir, répondis-je.

Mais quand vous me connaîtrez davantage, dit-il doucement en me regardant d'un air tout à fait timide (Alors il baissa la voix), vous m'aimerez peut-être un peu?

Peut-être, dis-je aussi doucement.

11 faisait presque nuit, nous étions arrivés. Je me mis en voiture. Il va s'excuser près de maman, qui lui fait quelques recommandations concernant les chevaux pour la prochaine fois, et nous partons.

Au plaibir de nous revoir I dit A... à maman.

DE MARIE BASIIKIRTSEFF.

115

Je lui tends la main en silence et il me la serre, pas comme avant.

Je savais bien! s'écrie Dina, il lui a dit quelque chose, elle l'a repoussé, il a fait sauter son cheval et voilà l'accident.

En vérité, ma chère, en effet, il m'a dit beaucoup de choses.

Ça y est? demande Dfna.

En plein, ma chère! dis-je d'un air de gommeux.

Je rentre, me déshabille, passe un peignoir et m'é- tends sur le canapé, fatiguée, charmée, étourdie. Je ne comprenais d'abord rien, j'avais tout oublié pen- dant deux heures, il m'a fallu deux heures pour ras- sembler ce que vous venez de lire. Je serais au comble de la joie si je le croyais, mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf même. Voilà ce que c'est que d'être soi-même une canaille. D'ailleurs cela vaut mieux.

Dix fois je quitte le cahier pour m'étendre sur le lit, pour repasser tout dans ma pauvre téte, et rêver et sourire.

Voyez, bonnes gens, je suis toute bouleversée, et lui est sans doute au club.

Je me sens tout autre, toute bête; je suis ca^ne, mais encore étourdie de ce qu'il m'a dit. Je me sou- viens encore, il m'a dit qu'il était ambitieux.

Chaque homme bien doit l'être, lui ai-je ré- pondu.

J'aime la façon dont il me parlait. Ni rhétorique, ni affectation, on voyait qu'il pensait tout haut. Il m'a dit des choses très gentilles, par exemple celle-ci :

Vous êtes toujours gentille, dit-il, je ne sais Comment vous faites.

Je suis toute décoiffée.

116

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Tant mieux, vous êtes encore mieux ainsi, dé- coiffée, vous êtes encore plus... vous êtes... (Il s'arrêta et sourit.) Vous êtes encore plus, je ne sais comment dire... plus excitante.

Je pense à présent au moment il me dit « Je vous aime » et quand j'eus répondu pour la centième fois: « Ce n'est pas vrai... » Il se secoua sur la selle et se baissant et abandonnant les rênes : « Vous ne me croyez pas! » s'écria-t-il en cherchant mes yeux que je tenais baissés. (Non pas par coquetterie, je vous le jure.) Ohl en ce moment, il disait vrai. J'ai levé la tête et j'ai vu son regard inquiet, ses yeux noirs, marrons, grands ouverts, qui semblaient vouloir chercher ma pensée jusqu'au fond de mon cœur. Ils étaient in- quiets, irrités, agacés, par la fuite des miens. Je ne le faisais pas exprès; si je l'avais regardé en face, j'au- rais pleuré. J'étais énervée, confuse, je ne savais me mettre et il a pensé peut-être que je jouais à la coquetterie. Oui, en ce moment du moins, je sais qu'il ne mentait pas.

Vous m'aimez à présent, répondis-je, dans une semaine vous ne m'aimerez plus.

Oh! de grâce. Je ne suis pas un de ces hommes qui passent leur vie à chanter aux demoiselles, je n'ai jamais fait la cour à personne, je n'aime personne. Il y a une femme qui veut à toute force se faire aimer de moi. Elle m'a donné cinq ou six rendez-vous, j'ai tou- jours manqué, parce que je ne peux pas l'aimer, vous voyez bien!..

Bast, bast, je n'en finirai jamais, si je me mets dans mes souvenirs et à écrire. On a dit tant de

choses !

Allons, allons, il faut dormir.

DE MARIE BASHKIRTSEFF. 117

Mardi 14 mars. Je crois avoir promis à Pietro de monter à cheval. Nous le rencontrons en habit de couleur et petit chapeau; le pauvre petit était en fiacre.

Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père dea chevaux? lui dis-je.

J'ai demandé, mais si vous saviez comme les A... sont durs.

J'étais vexée de le voir dans un misérable fiacre.

Aujourd'hui nous quittons l'hôtel de Londres, nous avons pris un grand et bel appartement au premier à l'hôtel de la via Babuino. Antichambre, petit salon, grand salon, quatre chambres à coucher, studio et chambres de domestiques.

16 mars. Vers dix heures arrive Pietro. Le salon est très grand et très beau ; nous avons deux pianos, un à queue et un petit. Je me mis h jouer doucement une romance sans paroles de Mendelssohn et A... se mit à me chanter sa romance à lui. Plus il y mettait de sérieux et de chaleur, plus je riais et plus j'étais froide.

Il m'est impossible de me figurer A... sérieux.

Tout ce que dit celle qu'on aime paraît adorable, je suis amusante quelquefois pour les indifférents, à plus forte raison pour ceux qui ne le sont pas. Au milieu d'une phrase toute de tendresse et d'amour, je disais quelque chose d'irrésistiblemeut drôle pour lui, et il se mettait à rire. Alors je lui reprochais ce rire, di- sant que je ne pouvais pas croire à un enfant qui n'était jamais sérieux et qui riait de tout comme un fou. Et comme cela plusieurs fois, de manière à l'exas- pérer. Et il s'est mis à raconter comment cela a com-

us

JOURNAL

mencé : depuis le premier soir de la représentation de la Vestale ..

Je vous aime tant, dit-il, que je ferais n'importe quoi pour vous. Dites-moi d'aller me tirer deux coups de revolver, et je le ferai.

Et que dirait votre mère ?

Ma mère pleurerait, et mes frères diraient : « Au lieu de trois, nous sommes deux à présent. »

C'est inutile, je ne veux pas de pareille preuve,

Mais alors, que voulez-vous ? dites ! Voulez-vous que je saute par cette fenêtre dans le bassin qui est là-bas?

Et il s'élança vers la fenêtre, je le retins et il ne vou- lut plus lâcher ma main.

Non, dit-il en avalant quelque chose comme une larme, je suis calme à présent; mais il y a un instant, Dieu !... ne me réduisez pas à une pareille rage, répon- dez-moi, dites quelque chose.

Tout cela, ce sont des folies !

Oui, peut-être des folies de jeunesse; mais je ne crois pas, jamais je n'ai senti ce que je sens aujour- d'hui, à l'instant, ici. J'ai cru devenir fou.

Dans un mois, je partirai et tout sera oublié,

Je vous suivrai partout.

On ne vous le permettra pas.

Et qui m'en empêchera? s'écria-t-il en bondissant vers moi.

Vous être trop jeune, dis-je, en changeant de musique, et de Mendelssohn passant à un nocturne plus doux et plus profond :

Marions-nous, nous avons devant nous un avenir superbe.

Oui, si je le voulais.

Ah ! parbleu, sans doute vous voulez!

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

119

Alors, il allait en s'exaltant de plus en plus; je ne bougeais pas et ne changeais même pas de couleur.

Eh bien, dis-je, supposons que je me marie avec vous, et dans deux ans, vous cesserez de m'aimer.

J'ai cru qu'il étoufferait.

Non, pourquoi de pareilles id^ns?

Et haletant, les larmes aux yeux, il est tombé h mes genoux.

Je reculai, rouge de colère. 0 piano protecteur !

Vous devez avoir un bon caractère, dit-il.

Je crois bien, sans cela, je vous ferais déjà sortir, répondis-je en me détournant pour rire.

Puis, je me levai, calme et satisfaite, et j'allai faire l'aimable avec les autres. Mais, il fallait partir.

Il est temps? demanda-t-il avec un regard interro- gateur.

Oui, dit maman.

Ayant donné un résumé très court de l'affaire à maman et à Dina, je m'enferme dans ma chambre et, avant d'écrire, je reste une heure, les mains sur la figure et les doigts dans les cheveux, tâchant toujours de me rendre compte de mes propres sentiments.

Je crois me comprendre !

Pauvre Pietro, ce n'est pas que je n'aie rien pour lui, au contraire, mais je ne peux pas consentir à être sa femoe.

Les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des Doria,des Torlonia,desBorghèse, des Chiara m'écrase- raient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire qu'on aime une pareille créature, parce qu'on ne la connaît pas! Si on la connaissait, cette créa- ture... Ah ! bast I on l'aimerait tout de même.

L'ambition est une passion noble

420 JOURNAL

Pourquoi diable est-ce A au lieu d'un autre ?

Et je répète toujours la même phrase en changeant le nom.

Samedi 1 8 mars. Je n'ai jamais eu un instant de tête-à-tête avec A...; cela m'ennuie. J'aime à l'enten- dre me dire qu'il m'aime . Depuis qu'il m'a dit tout, je reste les coudes appuyés sur la table et je pense. J'aime peut-être. C'est lorsque je suis fatiguée et à moitié endormie que je crois aimer Pietro. Pourquoi suis-je vaine? Pourquoi suis-je ambitieuse? Pourquoi suis-je raisonnable? Je suis incapable de sacrifier à un instant de plaisir des années entières de grandeur et de vanité satisfaite.

Oui, disent les romanciers, mais cet instant de plaisir suffit pour éclairer de ses rayons toute une existence ! Oh ! que non ! A présent j'ai froid et j'aime, demain j'aurai chaud et je n'aimerai pas. Voilà à quels chan- gements de température tiennent les destinées des hommes.

En s'en allant, A... dit « Bonsoir », et me prend la main qu'il tient dans la sienne, tout en me faisant dix questions pour prolonger le temps.

J'ai raconté de suite cela à maman; je raconte tout.

20 mars. Je me suis bêtement conduite ce «oir.

J'ai parlé bas avec le garnement et donné tout lieu de croire à des choses qui ne seront jamais. Avec tout le monde il ne m'amuse pas; quand nous sommes à deux, il me parle amour et mariage. Le fils de prêtre est jaloux et furieusement jaloux, de qui? de tout le monde.

J'écoute ses discours en riant du haut de ma froide

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

indifférence et en même temps me laisse prendre la main . Je prends sa main à lui, d'un air presque ma- ternel, et s'il n'est pas encore tout à fait hébété par sa passion pour moi, comme il dit, il doit voir que^ tout en le chassant par mes paroles, je le retiens par mes yeux.

Et tout en lui disant que je ne l'aimerai jamais, je l'aime, ou du moins je me conduis comme si je l'aimais. Je lui dis toutes sortes de bêtises. Un autre serait content, un autre plus âgé, mais lui déchire une serviette, casse deux pinceaux, crève une toile. Toutes ces évolutions me permettent de le prendre par la main et de lui dire qu'il est fou.

Alors, il me regarde avec une furieuse fixité, et ses yeux noirs se perdent dans mes yeux gris. Je lui dis sans rire : « Faites la grimace, » et il rit, et je fais semblant d'être mécontente.

Alors, vous ne m'aimez pas?

Non.

Je ne dois pas espérer?

Mon Dieu, si, il faut toujours espérer; l'espérance est dans la nature de l'homme, mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas.

Et comme je parlais en riant, il s'en va passablement satisfait.

Vendredi 24 mars; Samedi 25 mars. A.... est arrivé un quart d'heure plus tôt que de coutume; pâle, intéressant, triste et calme.

A peine Fortuné l'eut-il annoncé que je m'armai de pied en cap d'une froide politesse 'de salon, faite pour faire enrager les gens en pareil cas.

Je l'ai laissé passer dix minutes avec maman. Pauvre m. & H

122 JOURNAL

animal I il est jaloux de Plowden!... Est-ce laid d'être amoureux !

On se sépare froidement.

J'avais juré de ne plus venir chez vous.

Pourquoi étes-vous venu ?

Je pensais que ce serait très grossier envers madame votre mère qui est si aimable.

Si c'est pour cela, vous pouvez partir et ne plus revenir. Adieu!

Non, non, non. C'est pour vous.

Alors, c'est autre chose.

Mademoiselle, j'ai eu un très grand tort, dit-il, je le sais.

Quel tort?

Celui de vous faire comprendre, de vous dire

que...

Que?

Que je vous aime, ajouta-t-il, en contractant les lèvres comme un homme qui ne veut pas pleurer.

Ta, ta, ta, ce n'est pas un tort.

C'est un grand, un immense tort. Car vous jouez avec moi comme avec une poupée, comme avec une balle.

Quelle idée !

Oh ! je sais, je sais que vous êtes comme cela... Vous aimez àjouer. Eh bien ! jouez, c'est ma faute.

Jouons.

Alors, dites-moi, ce n'est pas pour me congédier que vous m'avez dit de m'en aller du théâtre ?

Non.

Ce n'est pas pour vous débarrasser de moi ?

Eh ! monsieur, je n'ai pas besoin de ruse lorsque je veux me débarrasser de quelqu'un, je le fais tout simplement, comme j'ai fait avec B...

DE MARIE BASOKIRTSEFF .

12S

Ah ! et vous m'avez dit que ce n'était pas vrai

Parlons d'autre chose.

Il appuya sa joue sur ma main.

Vous m'aimez? demanda-t-il.

Non, monsieur, pas le moins du monde. Il n'en croit pas un mot.

A ce moment arrivèrent Dina et maman, et au bout de quelques instants il dut partit .

Lundi 27 mars, Le soir nous avions du monde, entre autres A

.De nouveau au piano... Je sais, dit-il, qui aura du succès auprès de vous. Un homme qui aura beaucoup de patience et qui vous aimera beaucoup moins. Mais vous, vous ne m'aimez pas !

Non, dis-je encore.

Et nos figures étaient si près Tune de l'autre que je m'étonne comment il n'y a pas eu une étincelle.

Vous voyez bien ! s'écria-t-il. Comment faire quand un seul aime ? Vous êtes froide comme la neige, et moi, je vous aime !

Vous m'aimez? Non, monsieur, mais cela peut venir.

Quand ?

Dans six mois.

Oh I à six mois de date... Je vous aime, je suis fou et vous vous moquez de moi.

En vérité, monsieur, vous devinez très bien. Écoutez, si même je vous aimais, ce serait trop diffi- cile : je suis trop jeune, et puis, il y a la religion.

Oh ! parbleu, je le sais bien ! Moi aussi, j'aurai des difficultés; vous croyez que non?... Vous ne pouvez pas me comprendre, parce que vous ne m'aimez pas. M&is, si je vous proposais de nous enfuir?...

124

JOURNAL

Horreur !

Attendez... je ne vous le propose pas. C'est une horreur, je sais, quand on n'aime pas. Ce ne serait pas une horreur, si vous aimiez.

Monsieur, je vous prie de ne pas parler de cela.

Mademoiselle, je ne vous en parle pas, je vous en parlerais si vous m'aimiez.

Je ne vous aime pas.

Je ne l'aime pas et je me laisse dire toutes ces choses, voilà une absurdité!

Je crois qu'il a parlé à son père et qu'il n'a pas été reçu tendrement. Je ne peux pas me décider; j'ignore entièrement les conditions, et pour rien au monde je ne consentirais à aller vivre dans une famille. J'ai assez de la mienne, que serait-ce avec des étrangers ? N'est-ce pas que je suis pleine de sens pour mon âge ?

Je vous suivrai, a-t-il dit l'autre soir.

Venez à Nice, lui ai-je dit aujourd'hui.

Il ne répondit rien et resta la tête baissée, ce qui me prouve qu'il a parlé à son père.

Je ne comprends pas du tout. J'aime et je n'aime pas.

Mercredi 29 mars. J'ai dit qu'A.... n'avait pas encore tout foulé aux pieds pour moi.

Je vous aime, m'a-t-il dit, je ferai n'importe quoi pour vous !

Le Pape vous maudira, le Cardinal vous maudira et va tre père vous maudira.

Je m'inquiète bien de tous ces gens-là quand il s'agit de vous ! Je ne me fiche pas mal de tout le monde!... Si vous aimiez comme j'aime, vous diriez ce que je dis. Si vous aviez une passion pour moi comme moi j'en ai une pour vous, vous ne parleriez pas

DE MARIE BASUKIRTSEFF.

125

comme vous parlez et vous ne verriez dans le monde entier que celui que vous aimez!...

Ah ! Pietro n'est pas un petit jeune homme I II se dessine de plus en plus et je commence à avoir une certaine considération pour lui.

Jeudi 30 mars. Aujourd'hui dans ma chambre, seule, enfermée à clef, je vais raisonner sur la grande affaire.

Depuis quelques jours ma position est fausse, et pour- quoi est-elle fausse ? Parce que Pietro m'a demandé d'être sa femme; parce que je n'ai pas refusé car- rément; parce qu'il en a parlé à ses parents ; parce que ses parents ne sont pas faciles à mener et parce que Yisconti a dit à maman ce qui suit :

Il faut savoir, madame, vous voulez marier votre fille? a commencé Yisconti après avoir fait l'éloge de la fortune et de la personne de Pietro.

Je n'ai aucune idée arrêtée, a dit maman, et puis, ma fille est si jeune I

Non, madame, il faut dire les choses carrément Voulez-vous la marier à l'étranger ou en Russie?

J'aimerais mieux à l'étranger, parce que je pense qu'à l'étranger elle sera plus heureuse, puisqu'elle y a été élevée.

Eh bien, il faut aussi savoir si toute votre fa- mille consentirait à la voir mariée à un catholique et à voir les enfants qui naîtraient de cette union être de la religion catholique.

Notre famille verrait avec plaisir tout ce qui pourrait rendre heureuse ma fille.

Et quels seraient les rapports de votre famille avec la famille du mari ?

Mais, je pense que céderaient d'excellents rap*

M. B. 41.

JOURNAL

ports, d'autant plus que les deux familles se verraient rarement ou pas du tout.

Pierre A.... est un charmant jeune homme et qui sera très riche, mais le pape se mêle de toutes les affaires des A.... etle pape fera des difficultés.

Mais, monsieur, pourquoi dites-vous tout cela ? il n'est pas question de mariage. J'aime ce jeune homme comme un enfant, mais pas comme un gendre futur.

Voilà à peu près tout ce que j'ai obtenu de la mémoire de madame ma mère.

Il serait très raisonnable de partir, d'autant plus que rien ne sera perdu à être remis à l'hiver prochain.

Il faut partir dès demain;je vais m'y préparer , c'est- à-dire, aller voir les merveilles romaines que je n'ai pas encore vues. .

Oui, mais ce qui me chiffonne, c'est que l'opposition ne vient pas de notre côté, mais bien du côté des A.... C'est laid et ma fierté se révolte.

Quittons Rome.

Il n'est pas très agréable, en vérité, qu'on fasse dif- ficulté de vouloir de moi, quand moi-même je ne veux pas d'eux. Rome est une ville si cancanière que tout le monde parle de cela et je suis la dernière à m'en apercevoir. C'est toujours comme cela.

Je me mets sans doute en fureur à l'idée qu'on yeut me reprendre Pietro, mais je vois plus pour moi et j'aspire à plus de grandeur, Dieu merci! Si A.... était conforme au programme, je ne me fâcherais pas; mais un homme que j'ai refusé dans mon esprit comme insuffisant ! et on ose dire que le pape ne permettra pas!

Je suis furieuse, mais attendez un moment-

Le soir arrive et, avec le soir, Pietro A....

Nous le recevons assez froidement à la suite des pa-

DE MARIE BASIIKIRTSEFF.

rôles du baron Visconti et d'une foule de suppositions, car, depuis ce discours de Visconti, on ne fait que sup- poser.

Demain, dit Pietro après quelques instants, je pars.

Pour où?

Pour Terracina; j'y resterai huit jours, je pense.

On le renvoie, murmure maman en russe.

Je le disais bien, mais quelle honte I Je vais pleurer de rage.

Oui, c'est désagréable, répondis-je de même. Oh! chien de prêtre! Vous comprenez bien que c'est

humiliant comme tout.

La conversation s'en^ressent Maman est si offensée, si furieuse que son mal de tête redouble et on la con- duit chez elle. Dina se recule, d'abord. On était tacite- ment d'accord pour me laisser seule avec lui afin de savoir la vérité.

Une fois seuls, j'ai attaqué bravement, bien qu'un peu tremblante.

Pourquoi partez- vous ? allez-vous?

Ahl bien oui, si vous croyez qu'il m'a répondu aussi carrément que je l'ai questionné, vous vous trompez.

J'ai demandé et il a éludé de répondre.

Quelle est votre devise, mademoiselle ?demanda- t-il.

Rien avant moi ; rien après moi ; rien en dehors de moi !

Eh bien, c'est la mienne.

Tant pis !

Alors commencèrent des protestations tellement vraies qu'elles en étaient difformes. Des paroles d'amour sans commencement et sans suite, des élans

128

JOURNAL

de colère, des reproches. Je soutins cette grêle avec autant de dignité que de calme :

Je vous aime à en mourir, continua-t il, mais je n'ai pas confiance en vous. Vous vous êtes toujours moquée de moi, vous avez toujours ri, vous avez toujours été froide avec vos questions de juge d'ins- truction. Que voulez-vous que je vous dise quand je vois que vous ne m'aimerez jamais ?

J'écoutais raide et immobile, ne me laissant même pas toucher la main. Je voulais à tout prix savoir; j'étais trop misérable dans cette inquiétude assaison- née d'un million de soupçons.

Eh ! monsieur, vous voulez que j'aime un homme que je ne connais pas, qui me cache tout! Ditos, et je vous croirai ; dites, et je vous promets de vous donner une réponse. Écoutez-moi bien, après cela, je vous pro mets de vous donner une réponse.

Mais vous vous moquerez de moi, mademoiselle si je vous le dis. Vous comprenez que c'est un tel se cret 2 Le dire, c'est me dévoiler tout entier. Il y a de ces choses tellement intimes au'on'ne les dit à personne au monde.

Dites, j'attends.

Je vous le dirai, mais vous vous moquerez de moi.

Je vous jure que non.

Après bien des promesses de ne pas rire et de ne raconter rien àt personne, il me l'a dit, enfin 1

L'année passée, étant soldat à Vicenza, il a fait trente-quatre mille francs de dettes ; depuis qu'il est retourné à la maison, c'est-à-dire depuis dix mois, il est en froid avec son père, qui ne voulait pas payer. Enfin, il y a quelques jours, il fit semblant de partir en disant qu'il était trop maltraité à la maison. Alors sa

DE MARIE BASHKIRTSEFF.

129

mère vint lui dire que son père payerait l&s dettes, à condilion qu'il mènerait une vie sage : « Et pour com- « mencer et avant de te réconcilier avec tes parents, tu « dois te réconcilier avec Dieu. » Il ne s'est pas con- fessé depuis longtemps.

En un mot, il va se retirer pour huit jours dans le couvent de San Giovanni et Paolo, Monte Gœlio,près du Golisée.

J'eus assez de peine à rester sérieuse, je vous assure ; pour nous, cela semble baroque, mais c'est tout naturel pour les catholiques de Rome.

Voilà donc le secret.

Je m'appuyais à la cheminée et à la chaise en dé- tournant les yeux, qui étaient, le diable sait pourquoi, pleins de larmes. Il s'appuyait à côté de moi, et nous sommes restés quelques secondes sans parler et sans nous regarder. Nous sommes restés une heure debout, à parler, de quoi? d'amour sans doute. Je sais tout ce que je voulais savoir, j'ai tout tiré de lui :

Il n'a pas parlé à son père, mais il a tout dit à sa mère; il m'a nommée.

D'ailleurs, dit-il, vous pouvez être sûre, made- moiselle, que mes parents n'ont rien contre vous; il n'y a que la religion.

Je sais bien qu'ils ne peuvent avoir rien contre moi, car si je consentais à vous épouser, c'est vous qui seriez honoré et non pas moi.

J'ai soin de me montrer sévère, prude, comme je le suis, et d'exposer des principes de morale d'une pureté abracadabrante, pour qu'il raconte tout à sa mère, puis- qu'il lui dit tout.

Il ne m'a jamais parlé comme ce soir.

Je vous aime, je vous adore, je suis fou, disait-il fort bas et fort vite. M'ai nez-vous un peu ? dites !

130

JOURNAL

Et si je vous aime, à quoi cela servira-t-il ?

A nous rendre heureux, parbleu.

Je ne puis me décider moi-même. Vous savez, monsieur, il y a les pères et les mères.

Les miens, mademoiselle, n'ont rien contre, je puis vous le garantir. Soyons fiancés !

Pas si vite, monsieur... Qu'avez-vous dit à votre mère ? Gomment lui avez-vous parlé ?

Je lui ai dit : Vous avez tant désiré que je me marie, j'ai trouvé quelqu'un que j'aime, je veux me marier et vivre comme il faut. Et ma mère m'a ré- pondu qu'il fallait beaucoup penser avant de faire un pas si sérieux, et toutes sortes de choses.

C'est tout naturel. Et à votre père, avez-vous parlé ?

Non.

Je vous demande cela, parce qu'on en parle en ville, et on a parlé h maman qui a été très fâchée de cela.

Ma mère lui a sans doute parlé.

Il est plus de deux heures et je ne finirais jamais d'écrire, si je disais la moitié seulement. Et puis, c'est béte, on ne peut écrire que les choses dures; quant aux choses douces^ elles ne peuvent s'écrire et ce sont les seules choses amusantes à lire.

Dimanche à deux heures, je serai en face du cou- vent et il se montrera à la fenêtre en s'essuyant la figure avec un linge blanc.

De suite, je cours pour calmer l'amour-propre blessé de maman et je raconte tout, mais en riant, pour ne pas paraître amoureuse.

Pour le moment, assez! Je suis tranquille, heureuse, surtout heureuse devant les miens aui avaient déjà baissé les oreilles.

DE MARIE BASHKIRVSEFF.

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Il est tard, vraiment, il faut dormir.

Vendredi 31 mars. C'est une fameuse preuve d'amour de m'avoir raconté ce qu'il m'a dit; je n'ai pas ri. Il m'a priée de lui donner mon portrait pour l'em- porter au couvent.

Jamais, monsieur, une pareille tentation !

Je penserai tout de même à vous, tout le temps. Est-ce assez ridicule ces huit jours de couvent l

Que diraient les amis du Caccia-Club s'ils savaient cela !

Je ne le dirai jamais à personne. Maman et Dina ne comptent pas, elles se tairont comme moi. Un couvent pour Pietro c'est cocasse!

Et s'il a tout inventé ? C'est affreux, un pareil carac- tère l Je n'ai confiance en personne.

Pauvre Pietro, en froc, enfermé dans une cellule, quatre sermons par jour, une messe, des vêpres, des matines, je ne puis m'habituer h croire à une chose aussi étrange.

Dieu ! ne punissez pas une créature vaine; je vous jure que je suis honnête au fond, incapable de lâcheté et de bassesse. Je suis ambitieuse, voilà mon malheur!

Les beautés et les ruines de Rome me montent la tête; je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape !

Je veux et je ne suis rien...

Mais je suis toujours la même; vous pouvez vous en convaincre en lisant mon journal. Les détails et les nuances changent; mais les grandes lignes sont tou- jours les mêmes.

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JOURNAL

C'est gentil d'être enfermé dans un couvent !

Il doit s'ennuyer beaucoup, pauvre ami ! J'ai eu tort de raconter cette affaire aux miens, je suis indigne de confiance, mais je ne pouvais pas faire autrement. Maman était furieuse.

Gomment, disait-elle, ils font mine de nous re- fuser, tandis que nous ne les désirions pas ? Ils osent penser que ce serait un si grand bonheur pour nous I C'est blessant!

Elle avait raison, ma mère, eh bien ! il fallait la calmer et me relever à ses yeux.

Indulgentia plenaria perpétua pro vivis et defunctts. Amen.

3 avril. Nous sommes au printemps, on dit que toutes les femmes embellissent dans cette saison; cest vrai, à en juger d'après moi... La peau de- vient plus fine, les yeux plus brillants, les couleurs plus fraîches.

Nous sommes au 3 avril, j'ai encore quinze jours de Rome.

Comme c'est étrange! tant que j'ai porté un chapeau de feutre, nous étions en hiver; hier, j'en ai mis un en paille et à l'instant nous sommes au printemps. Sou- vent une robe ou un chapeau produisent cet effet ; comme souvent un mot ou un geste amènent une chose qui se préparaît depuis longtemps, mais qui ne sem- blait pas encore être et à laquelle il fallait ce petit choc.

Mercredi 5 avril. J'écris et je parle de tous ceux qui me font la cour. Tout cela n'a pas le sens commun. Tout cela est produit par un profond dé-

DE MARIE BASHKIRTSEF** . 133

sœuvrement. Je peins et je lis, mais ce n'est pas assez.

Pour une vaniteuse comme moi, il faut s'attacher à la peinture, car c'est une œuvre impérissable.

Je ne serai ni poète, ni philosophe, ni savante. Je ne puis être que chanteuse et peintre.

C'est déjà joli. Et puis, je veux être à la mode, c'est le principal.

Esprits sévères, ne haussez pas les épaules, ne me critiquez pas avec une indifférence affectée. Pour être plus justes, vous êtes les mêmes au fond! Vous vous gardez bien de le laisser voir, mais cela ne vous em- pêche pas de savoir dans voire for intérieur que je dis vrai.

Vanité! Vanité! Vanité!

Le commencement et la fin de tout et l'éternelle et la seule cause de tout.

Ce qui n'est pas produit par la vanité est produit par les passions. Les passions et la vanité sont les seuls maîtres du monde.

Jeudi 6 avril. Je suis venue à mon journal, le priant de soulager mon cœur vide, triste, manqué, envieux, malheureux.

Oui, et moi avec toutes mes tendances, avec tous mes immenses désirs et ma fièvre de la vie, je suis toujours et partout arrêtée comme un cheval est arrêté par le mors. Il écume, il rage et se cabre, mais il est arrêté.

Vendredi 7 avril. Je suis tourmentée. Oh! que l'expression russe : « Avoir un chat dans le cœur » est juste! J'ai un chat dans le cœur.

M. B. 12

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JOURNAL

J'ai toujours une peine incroyable à penser qu'un

homme qui me plaît peut ne pas m'aimer.

Pietro n'est pas venu, c'est ce soir seulement qu'il sort du couvent. J'ai vu son clérical et hypocrite frère : Paul A.... Voilà un être à écraser, petit, noir, jaune, vil, hypocrite, jésuite 1

Si l'affaire du couvent est vraie, il doit la savoir, et comme il doit en rire de son petit air fermé, comme il doit la raconter à ses amis! Pierre et Paul ne peuvent pas se souffrir.

Dimanche 9 avril. Avec une foi fervente, un cœur ému et une âme bien disposée, je me suis con- fessée et j'ai communié. Maman et Dina aussi, puis nous avons entendu la messe, j'ai écouté chaque pa- role et j'ai prié.

N'est-ce pas enrageant d'être soumise à un pouvoir inconnu et incontestable? Je veux parler du pouvoir qui a enlevé Pietro. Qu'y a-t-il d'impossible au Cardinal quand il s'agit d'ordonner aux gens d'Église ! Le pou- voir des prêtres est immense, il n'est pas donné de pouvoir pénétrer leurs mystérieuses machinations.

On s'étonne, on a peur et on admire ! Il n'y a qu'à lire l'histoire des peuples pour voir leurs mains dans tous les événements. Leurs vues sont si longues qu'elles se perdent dans le vague pour des yeux peu exer- cés.

Depuis le commencement du monde, dans tous les pays, la suprême puissance leur appartenait, ostensi- blement ou dissimulée.

Non, écoutez, ce serait trop fort, si comme cela, tout d'un coup, on nous enlevait Pietro pour toujours 1 Il ne peut pas ne pas revenir à Rome, il avait telle- ment dit quVl reviendrait !

DE MARIE BASHKIRTSEFF .

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Est-ce qu'il ne fait rien pour revenir? Est-ce qu'il ne casse pas tout ? Est-ce qu'il ne crie pas ?

« *

Mon Dieu I je me suis confessée, j'ai reçu l'absolution et je jure et j'enrage.

Un certain volume de péché est aussi nécessaire à l'homme qu'un certain volume d'air .pour vivre.

Pourquoi les hommes restent-ils attachés à la terre ? Pourquoi le poids de leur conscience les y attache- t-il? si leur conscience était pure, ils seraient trop légers et s'envoleraient vers les cieux comme les ballons rouges.

Voilà une théorie bizarre. N'importe! Et Pietro ne revient pas.

Mais puisque je ne l'aime pas ! Je veux être raison- nable, tranquille, et je ne peux pas.

C'est la bénédiction et le portrait du pape qui m'ont porté malheur.

On dit qu'il porte malheur.

Il y a je ne sais quel sifflement dans ma poitrine, j'ai les ongles rouges et je tousse.

Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier. La prière est la seule consolation de ceux qui ne peu- vent pas agir. Je prie, mais je ne crois pas. C'est abo- minable. Ce n'est pas ma faute.

Lundi i 0 avril. Ils l'ont enfermé pour tou- jours... Non, ils l'ont enfermé pour le temps que je suis à Rome.

Demain, je vais à Naples, ils ne peuvent pas prévoir ce truc. D'ailleurs, une fois relâché, il ira me retrouver.

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Ce n'est pas de cela que